Dépenses publiques : un indicateur trompeur

© Julie Graux, Imagine demain le monde.

La réduction des dépenses publiques s’appuie sur le ratio dépenses publiques/ PIB, un indicateur pourtant trompeur. Ce ratio reflète moins un excès de dépenses qu’un choix de société : quelle part des services d’intérêt général doit relever du marché ou de la collectivité.

La réduction des dépenses publiques est redevenue une priorité en Europe avec le retour des règles budgétaires après la pandémie. Les gouvernements se réfèrent principalement au ratio dépenses publiques/PIB, qui atteint en moyenne 49,2% du PIB dans l’Union européenne (UE) en 2024, dépassant 50% dans plusieurs pays, dont la France (57,1%) et la Belgique (54,5%) [1]. Mais cet indicateur doit être manié avec prudence car il est trompeur et difficilement comparable entre pays.

Comparaison n’est pas raison

La première erreur consiste à penser que la moitié de ce qu’on produit serait dépensé par les administrations publiques. Comparer les dépenses publiques au PIB, qui est la somme des valeurs ajoutées produites, équivaut en effet à comparer des pommes et des poires. Aussi, lorsque Emmanuel Macron affirme que « nous dépensons en fonctionnement et en investissement pour notre sphère publique plus de la moitié de ce que nous produisons » [2], ou lorsque Georges-Louis Bouchez prétend que « 55% de notre PIB est dépensé dans le public » [3], ils considèrent à tort qu’il est possible de répartir le PIB entre les dépenses publiques et privées – et sous-entendent que les dépenses publiques seraient majoritaires, alors que l’addition des dépenses de tous les acteurs économiques dépasse largement le montant du PIB.

Le deuxième contresens consiste à comparer les ratios entre pays comme s’ils reflétaient la performance budgétaire. En réalité, les pays les plus développés affichent mécaniquement les ratios les plus élevés : ils financent davantage de services publics et de protection sociale que les pays en développement. L’histoire du XXᵉ siècle montre en effet que la hausse des dépenses publiques a accompagné le développement de l’État social [4]. Avant 1914, elles représentaient moins de 10% du PIB, puis elles ont progressé avec la généralisation de l’éducation, de la santé et des retraites. Après 1980, elles se sont stabilisées autour de 45% du PIB, avant de repartir à la hausse lors des crises de 2008 et du Covid-19, qui ont nécessité des interventions publiques massives.

En outre, les comparaisons entre pays développés sont faussées par des différences de classification. En France et en Belgique, les hôpitaux, écoles ou assurances sociales sont comptabilisés comme dépenses publiques. En Allemagne ou en Suisse, ces activités sont généralement classées dans les catégories des institutions sans but lucratif ou des institutions financières, ce qui réduit artificiellement leur ratio de dépenses publiques sans pour autant diminuer le coût total des dépenses concernées.

En réalité, le système de comptabilité nationale adopté par les pays occidentaux n’a pas été instauré pour réaliser des comparaisons internationales. Si les dépenses publiques sont inférieures à 40% du PIB aux Etats-Unis, c’est notamment parce qu’il n’y existe pas de système public d’assurance-santé comme en Europe. Or, s’il n’est pas comptabilisé en dépense publique, le système privé américain pèse le double du système public européen (20% du PIB) pour des performances nettement moindres.

Les dépenses sociales au cœur du débat

Les dépenses sociales (retraites, santé, chômage, etc.) constituent la part la plus importante des dépenses publiques : 21% du PIB en moyenne dans l’OCDE en 2022, mais jusqu’à 31,6% en France, 30,1% en Italie et 29% en Belgique [5]. Les écarts s’expliquent notamment par le mode de financement (public ou privé) des retraites et de la santé. Les Pays-Bas, par exemple, ont transféré une partie de leurs retraites et de leur assurance maladie vers des systèmes privés obligatoires, ce qui a fait baisser leur ratio public de 25% à 17% du PIB entre 1990 et 2022, sans pour autant réduire le coût total pour les ménages.

Pour corriger ces biais, l’OCDE calcule un indicateur de dépenses sociales nettes totales, intégrant les dépenses privées et les effets fiscaux. Cela réduit fortement les différences entre pays : les États-Unis remontent de la 16e à la 2e place, avec 29,4% du PIB, tandis que la Belgique et les Pays-Bas atteignent chacun environ 25%. Aussi, lorsque Rudy Aernoudt [6], chef du cabinet du président du MR, compare les 54% de dépenses publiques en Belgique avec les 44% aux Pays-Bas, pour conclure que la Belgique pourrait réduire ses dépenses publiques de 10 points, ou lorsque Pierre Wunsch [7], gouverneur de la BNB, utilise la même comparaison, ils ne semblent pas comprendre que la différence entre les deux ratios n’est que le reflet des différents modes de financement des dépenses sociales.

L’indicateur des dépenses publiques rapportées au PIB ne fait aucune distinction entre les montants dépensés pour le fonctionnement et les investissements des administrations publiques et les montants importants qui ne font que transiter par des caisses publiques – comme les dépenses des ménages qui transitent par le système de sécurité sociale – et qui représentent plus de la moitié des dépenses publiques en Belgique et en France. Contrairement au système privé, le système public repose sur la solidarité : les ménages qui paient les cotisations (ceux qui ont un emploi et sont en bonne santé) financent les prestations des ménages qui n’ont pas d’emploi, sont retraités ou ont des problèmes de santé.

En outre, réduire ces dépenses sans nuance, c’est ignorer qu’elles réduisent la pauvreté et les inégalités tout en soutenant la demande économique. La focalisation sur les dépenses sociales occultent par ailleurs les dépenses publiques pour soutenir les entreprises. La Belgique détient le record européen des subventions nettes aux entreprises [8]. Selon la BNB, cela représente 25 milliards d’euros (4 % du PIB) dont une part est jugée superflue [9]. Une méthodologie différente évalue même ces dépenses à 52 milliards d’euros [10] .

Enfin, certaines dépenses sont comptées deux fois. Par exemple, les cotisations sociales des employeurs publics apparaissent à la fois dans les dépenses de personnel et dans celles de la sécurité sociale. Une fois ces corrections faites par Eurostat, les dépenses publiques belges chutent de 54% à 48% du PIB.

Réduire, mais à quel prix ?

Optimiser la dépense publique est nécessaire, mais il faut éviter de fragiliser les fonctions sociales et régaliennes de l’État. L’expérience des politiques d’austérité post-2008 montre leurs effets contre-productifs : baisse de la consommation, de l’investissement et du PIB, chute des recettes fiscales, hausse relative de la dette [11]. Les coupes budgétaires de plus de 2% du PIB entraînent en outre une hausse de l’instabilité sociale et politique, contrairement aux hausses d’impôts [12]. Les réductions de la protection sociale alimentent également la montée de l’extrême droite [13].

La question des dépenses publiques ne peut être dissociée de celle la justice fiscale et sociale. En réalité, elle reflète une vision politique du rôle de l’État : quelle part des services essentiels doit être financée collectivement et solidairement, et quelle part laissée au marché ?

[2Gadrey J., « Macron recalé à l’épreuve d’économie du BAC : parler de la part des dépenses dans le PIB est une ineptie ! », 6 janvier 2019.

[4Piketty T., Le capital au XXIe siècle, Seuil, 2013, pp. 756-765.

[6Dans le Trends-Tendances du 22 octobre 2025.

[7Dans Le Soir du 13 juin 2020.

[10« Un pognon de dingue ». Le soutien public aux entreprises privées lucratives
en Belgique, Econosphères, www.econospheres.be/IMG/p....

[11House C., Proebsting C. et Tesar L., « Austerity in the aftermath of the Great Recession », VOX, 11 avril 2017 ; De Grauwe P. et Ji Y., « Panic-driven austerity in the Eurozone and its implications », VOX, 21 février 2013 ; Independent Evaluation Office of the International Monetary Fund, « IMF response to the financial and economic crisis : an IEO assessment », 8 octobre 2014.

[12Ponticelli J. et Voth H.-J., « Austerity and Anarchy : Budget Cuts and Social Unrest in Europe, 1919-2010 », CEPR Discussion Paper, n°8513, 2011.

Article publié dans le magazine Imagine demain le monde, janvier 2026.