Sénégal : « Nous sommes pris en tenailles »
Leurs terres agricoles sont grignotées jour après jour par l’industrie. L’accaparement des terres touche sévèrement les communautés rurales.
Sous le grand arbre de la place du village, il y avait du monde ce jour-là. La plupart des habitants de Gade dans la région de Thiès, s’étaient déplacés pour nous rencontrer. De l’écho qu’on pourrait donner à leur cause, ils en espèrent beaucoup, trop certainement… « Aucune autorité ne se déplace ici. On dirait que nous ne sommes pas des citoyens sénégalais. »
Après avoir quitté la route à Taiba Ndiaye pour emprunter la piste menant au village de Gade, le relief habituellement si régulier dans cette région a fait place à des monticules de terres déplacées. Au loin, le responsable de ce tsunami topographique pointe ses cheminées blanches vers le ciel et nargue toute une région. Dans cette zone, l’usine ICS exploite des mines de phosphate dont elle extrait deux millions de tonnes chaque année.
Ces extractions sont réalisées depuis les années 60, empiètent sur les terres agricoles et ont conduit à la délocalisation de nombreux villages.
Sous l’arbre à paroles du petit village de Gade, les langues se délient… « Nous sommes pris en tenailles entre les gisements. » D’année en année, ces villageois voient leurs terres agricoles disparaître, spoliées par l’industrie chimique. « Ici, nous ne vivons que de l’agriculture et des arbres fruitiers. »
L’accaparement des terres est une problématique qui touche durement l’Afrique. Des ONG soutenues par l’Opération 11.11.11 tentent de soutenir ces populations.
Des capitaux étrangers
Bien souvent, ces multinationales sont financées par des capitaux étrangers. L’usine chimique ICS est aux mains d’Indiens mais aussi de Hollandais. Dans le pays, l’agrobusiness s’est développé aux dépens des petits agriculteurs.
Alors que le Sénégal importe majoritairement du riz, d’importantes productions rizicoles sont aux mains d’actionnaires issus d’Arabie saoudite et leurs récoltes partent à l’exportation. En imposant à ses États membres un pourcentage de consommation d’agrocarburants, l’Union européenne encourage ainsi l’exploitation des terres africaines par des sociétés agro-industrielles.
En fonction des intérêts divers, l’État sénégalais peut facilement attribuer ces terres agricoles aux industries. La propriété privée est un principe peu encadré et mal cadenassé. « Ici, personne n’est propriétaire sauf l’État. Quand il a besoin de quelque chose, il n’y a pas de dédommagement. »
« Pas de compensation »
Les villageois de Gade voient leur patrimoine ravagé par l’avancée de la mine et de ses engins de chantier. « L’entreprise ne tient pas compte de nous. Elle exploite nos terres sans compensation. On n’a même pas d’emplois car ils recrutent des chauffeurs et des ouvriers venus d’Inde. »
Certains villages ont été dédommagés et délocalisés. Une bonne solution ? Sur le long terme, la précarité guette. « On nous délocalise dans des zones déjà habitées, où les terrains agricoles sont déjà exploités. On nous donne un peu d’argent mais pas de terre. Comment vivre au-delà de deux ans sans mesures d’accompagnement ? »
Aux portes du village, le site minier se déploie jour après jour. « C’était là les terres de mon père », désigne ce villageois en pointant un imposant pont roulant permettant de réparer les engins de chantier. Les habitants savent que leur village n’a plus d’avenir. Ils sont prêts à le quitter pour une terre meilleure. « Ce que nous demandons aux autorités compétentes et aux ONG, c’est de nous faire partir d’ici. »
La solution ? « Le déguerpissement »
« J’étais dans mon champ. Quand j’ai senti la fuite, je suis tombé… » Ce villageois est une des victimes de l’usine chimique ICS.
Car en plus d’engloutir les terres agricoles des villageois, les ICS sont accusées par la communauté de polluer la région. Les fuites de gaz sont régulières et les villageois sont convaincus que leur santé est menacée. Deux jours avant notre venue, les habitants de Gade affirmaient avoir été réveillés par « un épais brouillard ».
Ils ont fait des photos de leur environnement qui se dégrade, des feuilles des arbres qui changent de couleur. « Toutes nos toitures en tôle sont attaquées par les vapeurs d’acide ».
Peu d’experts se déplacent jusque dans leur village. Après ce dernier incident, le centre médical de Taiba Ndiaye a été alerté. Mais c’est un infirmier qui s’est présenté et qui a consulté 214 personnes. Dans son rapport daté du 13 octobre, il confirme avoir constaté de nombreux problèmes de toux et de douleurs thoraciques : « La situation sanitaire de ces deux villages est très alarmante du fait de la pollution qui sévit dans cette zone », écrit-il. Et de conclure : « Les solutions préconisées pour ces deux villages sont le déguerpissement. »
Quel est l’impact réel de l’usine sur l’environnement ? Nous n’avons objectivement pas les moyens de juger ce qui s’y passe. Mais les témoignages à charge ne manquent pas. « Nos enfants toussent, ils ont des problèmes de vue. »
À bout, les habitants en viennent parfois aux mains. Des altercations éclatent avec les ouvriers de la mine. « C’est pire dans le village voisin. Là-bas, il y a tellement de poussière qu’on ne peut plus y vivre. La gendarmerie a été appelée et des habitants ont été emprisonnés. »
Certains villageois sont plus malades que d’autres. Mais, faute de moyens, ils n’ont pas accès aux soins. « Depuis que j’ai respiré le nuage dans mon champ, le mal a empiré. Je suis allé dans des structures de santé. J’ai des problèmes aux reins et une tumeur au sein gauche. On m’a demandé d’aller à l’hôpital mais je n’ai pas d’argent. » À peine de quoi se payer les deux tablettes de médicaments qu’il tient entre ses mains : un anti hypertenseur couplé à un diurétique. L’autre permettant de lutter contre les anxiétés et les troubles du sommeil.
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pour un monde juste et durableSource : reportage réalisé en octobre 2014 et publié le 7 novembre 2014 par © l’avenir.net




