Note politique

Politique étrangère féministe : ancrer l’égalité des genres au cœur de l’action de l’UE

Les progrès pour l’égalité des genres et les droits des femmes et des filles sont menacés. Dans un contexte international polarisé, l’UE emprunte des concepts féministes pour mener sa politique de développement mais peine à réaliser ses ambitions et objectifs. Dans le cadre de la présidence belge du Conseil de l’UE, la Belgique devrait devenir une voix audible en faveur d’une politique étrangère féministe de l’UE.

Les progrès mondiaux pour l’égalité des genres désormais menacés

Après des décennies d’avancées en matière d’égalité des genres, par exemple au niveau de l’éducation des filles, la santé maternelle, ou encore l’abrogation de lois discriminatoires, la tendance générale est désormais au ralentissement voire à l’arrêt et au recul des progrès dans certaines régions [1]. Les instances internationales sont inquiètes : le monde est mal engagé pour atteindre les objectifs de développement durable en matière d’égalité des genres.

La pandémie de COVID-19 a, entre autres, entrainé une augmentation des violences basées sur le genre et des conséquences sanitaires et socio-économiques spécifiques dans les secteurs d’emploi où les femmes sont sur-représentées comme le commerce de détail ou les soins aux personnes [2].Les réactions négatives croissantes contre les droits des femmes et des personnes LGBTQI+ réduisent les perspectives d’égalité des genres. La parité hommes-femmes aux postes de pouvoir et de décision n’est toujours pas atteinte. Les violences basées sur le genre restent d’actualité et bien trop nombreuses. Les crises sanitaires, climatiques et humanitaires mondiales augmentent les inégalités de genre et les risques de violence, en particulier pour les plus vulnérables. Et la société civile, en ce compris les mouvements féministes, fait face à des pressions malgré son rôle clé dans la défense des droits et la réponse aux conflits et diverses crises [3].

L’égalité des genres dans la politique étrangère de l’Union européenne

L’Union européenne (UE) a une longue histoire en matière de droits humains et d’égalité des genres. Elle est partie prenante de diverses initiatives multilatérales visant à renforcer la position des femmes dans la société et l’égalité des genres. Le troisième plan d’action genre 2021-2025 (GAPIII) pour l’action extérieure de l’UE est actuellement le principal instrument de politique étrangère de l’UE pour la promotion de l’égalité des genres et de l’autonomisation des femmes.

Le GAPIII a été favorablement accueilli par la société civile au moment de son adoption. Tout d’abord, il vise les causes profondes de l’inégalité entre les genres. Ensuite, il s’engage à collaborer plus étroitement avec les organisations de la société civile dans les pays partenaires. En outre, l’UE a réaffirmé son engagement pour le gender mainstreaming. En parallèle, elle identifie également six domaines d’action thématiques spécifiques.

Le recours aux principes féministes dans le plan d’action genre de l’action extérieure de l’UE

Le GAPIII introduit également trois principes fondamentaux pour guider l’action de l’UE : l’application d’une approche transformatrice en matière de genre, intersectionnelle et fondée sur les droits. Si l’approche « droits » allait de soi, l’adoption d’une approche intersectionnelle et transformatrice est particulièrement remarquable en ce qu’elle ouvre la porte à l’application de principes féministes au sein de l’action extérieure de l’UE.

En effet, l’approche intersectionnelle trouve ses racines dans le mouvement féministe noir américain. L’approche transformatrice en matière de genre s’ancre quant à elle dans les connaissances et propositions méthodologiques promues depuis trois décennies dans la littérature féministe sur le genre et le développement [4]. L’inclusion de ces deux approches reflète le rôle déterminant joué par plusieurs organisations de la société civile et Etats membres de l’UE plaidant pour l’intégration d’approches féministes dans les politiques des institutions européennes.

L’évaluation à mi-parcours de la mise en œuvre du GAPIII par la société civile européenne [5] indique que le niveau d’ambition et l’impact du GAPIII varient d’un pays à l’autre. Le financement des activités à haut potentiel transformateur reste très limité. Des lacunes existent aussi dans l’intégration de la dimension de genre dans l’ensemble de l’action extérieure de l’UE, sans parler d’une approche intersectionnelle et transformatrice.

Oser adopter une politique étrangère féministe

L’UE a encore du chemin à parcourir pour mettre en œuvre de manière systématique et cohérente les principes féministes dont elle s’est inspirée pour le GAPIII. Cependant, le ralentissement des progrès pour l’égalité des genres et la montée d’un discours anti-droits et antiféministe appelle à un sursaut et à rechercher de nouvelles approches. Le statu quo ne permettra pas de tenir les promesses de la plateforme d’action de Pékin, de l’Agenda « femmes, paix et sécurité » ou de l’Agenda 2030 [6]. Il est donc crucial d’avoir un positionnement fort de l’UE qui ancre l’approche féministe au sein de la politique étrangère.

Le fait de qualifier la politique étrangère de « féministe » permettrait de faire entendre une voix plus inclusive, systématique et stratégique au niveau mondial. Une voix qui se place fermement dans l’opposition à l’agenda anti-droits et anti-genre. Au-delà d’une simple déclaration, il s’agirait d’instaurer un cadre institutionnel dont les droits humains, l’égalité des genres, la lutte contre les formes croisées et multiples de discriminations, la paix et le respect de l’environnement forment la pierre angulaire. Afin d’assurer une véritable mise en œuvre de ce cadre institutionnel, des ressources humaines et financières devront également y être dédiées. Les déclarations d’intentions ne peuvent suffire. Il est donc crucial de créer des structures, procédures et documentations internes pour ancrer une approche féministe intersectionnelle et décoloniale dans la politique étrangère et transformer les pratiques, notamment en ce qui concerne la collaboration avec la société civile.

Les opportunités d’une telle politique pour l’UE

Un éventuel futur virage féministe de l’UE exige un alignement entre les engagements en matière de relations extérieures et le contexte européen, afin d’être crédible sur la scène internationale. Le défi est de taille. En effet, certains États membres bafouent l’égalité des genres, les droits sexuels et reproductifs et rejettent les identités de genre minoritaires sur leur propre territoire. De plus, le renforcement et la représentation croissante des partis populistes de droite au sein des institutions européennes influencent les débats sur la politique d’égalité des genres, par exemple via une opposition au terme et concept de « genre » dans les documents officiels.

Pourtant, l’adoption d’une politique étrangère féministe peut constituer une suite logique pour l’UE au regard des initiatives politiques déjà existantes. Elle pourrait notamment s’appuyer sur le GAPIII, le plan d’action de l’UE sur les femmes, la paix et la sécurité 2019-2024, ou encore les stratégies européennes 2020-2025 pour l’égalité des genres et pour l’égalité des personnes LGBTQI+. Si le recours au terme « féministe » s’avère cristalliser les tensions avec une partie des États membres ou des parlementaires européens, des débats peuvent être menés pour trouver une voie médiane tout en intégrant les principes fondateurs d’une approche féministe de la politique étrangère. Cette stratégie politique est à même de rassembler des positions a priori divergentes, comme en témoigne la déclaration concernant l’égalité des genres du trio de présidence du Conseil de l’UE publiée en aout 2023. Le trio composé de l’Espagne, la Belgique et la Hongrie s’engage notamment à promouvoir l’égalité des genres, à lutter contre les violences basées sur le genre et à adopter une approche transformatrice des rapports de genre.

De plus, en tant qu’actrice mondiale influente, animée par des valeurs fondamentales telles que l’égalité, la démocratie et le respect des droits, l’adoption d’une politique étrangère féministe positionnerait l’UE comme cheffe de file sur la scène internationale. Elle pourrait ainsi renforcer ses alliances avec d’autres pays et régions qui empruntent une voie similaire. Elle bénéficierait également d’une aura renforcée sur les questions d’égalité des genres et pourrait devenir une voix centrale sur ces questions dans des espaces où elles ne sont pas systématiquement abordées.

L’UE soutient activement le Forum Génération Égalité [7], une initiative menée par ONU-Femmes qui « vise à s’assurer que les ambitions audacieuses du Programme d’action de Beijing de 1995 sur les droits des femmes sont finalement mises en œuvre, et que les Objectifs de développement durable sont atteints » [8]. Au cœur de ce plan : l’augmentation du financement, une collaboration étroite avec la société civile et un soutien accru aux actions portées par les mouvements féministes. L’adoption d’une politique étrangère féministe permettrait à l’UE d’embrasser pleinement les ambitions de ce Forum et du GAPIII en leur garantissant un soutien politique de haut niveau. Ceci devrait se traduire par la mobilisation de ressources financières suffisantes pour l’égalité des genres et le renforcement des capacités et de l’expertise des diplomates et fonctionnaires concernant les nouvelles approches analytiques à utiliser.

Plusieurs gouvernements ont bien compris les opportunités en la matière et déclarent désormais appliquer un prisme féministe à leurs politiques étrangères et/ou de développement [9] : le Canada, le Chili, la Colombie, la France, l’Allemagne, le Liberia, la Libye, le Luxembourg, le Mexique, la Mongolie, les Pays-Bas, l’Écosse, l’Espagne et la Slovénie [10]. Six pays de l’UE sont donc des acteurs clés dans le domaine de la politique étrangère féministe.

La Belgique quant à elle défend largement les droits humains dans les différentes instances internationales où elle siège, en ce compris les droits des femmes et des personnes LGBTQI+. Elle est reconnue pour ses positionnements progressistes. Sa loi « Stop Féminicide » est une première en Europe. Elle a aussi l’habitude de plaider en faveur de l’égalité des genres. Ainsi, elle promeut sans relâche la santé et les droits sexuels et reproductifs, y compris le droit à l’avortement et l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle, et a été une des premières à rejoindre l’initiative internationale She Decides.

De facto, la Belgique s’inscrit dans la tendance des politiques étrangères féministes : elle obtient de bons résultats à l’indice de politique étrangère féministe (FFP Index) [11] et occupe régulièrement les premières places en termes de parts de l’APD dédiées à l’égalité des genres. Elle a aussi rejoint un groupe informel aux Nations Unies à New York consacré à la politique étrangère féministe [12].

Dans le cadre de la présidence belge du Conseil de l’UE, la Belgique est une voix crédible sur les questions touchant à la politique étrangère féministe. Elle pourra aussi compter sur de précieux alliés parmi les États membres, dont certains poids lourds comme l’Allemagne, l’Espagne et la France. Ensemble, la Belgique et les six États membres qui se réclament d’une politique étrangère féministe peuvent inciter l’UE à l’adopter à son tour, mais aussi à se montrer plus franche à l’égard des gouvernements et des tendances antiféministes. Des avancées en la matière constitueraient un point d’orgue pour la présidence belge en cette fin de législature européenne.

Recommandations

Dans ce contexte, le CNCD-11.11.11 recommande à la Belgique de plaider en faveur d’une politique étrangère féministe de l’UE et notamment de :

  • Travailler en étroite collaboration avec les États membres de l’UE disposant d’une variante de politique étrangère féministe afin de s’assurer que les principes féministes sont incorporés dans tous les domaines de la politique étrangère de l’UE ;
  • Organiser un échange de pratiques avec les États membres disposant d’une variante de politique étrangère féministe ou de mécanismes de financement spécifiques pour les mouvements féministes ;
  • S’assurer que les discussions et éventuelles propositions budgétaires prennent en compte la dimension de genre, et plus particulièrement le financement spécifique de l’égalité des genres et celui des mouvements féministes ;
  • Inscrire dans l’Agenda stratégique de la prochaine Commission européenne l’engagement à continuer le dialogue pour l’intégration des principes féministes dans tous les domaines de la politique étrangère européenne.

Pour en savoir +

[1UN Women & United Nations Department of Economic and Social Affairs, Progress on the Sustainable Development Goals : The gender snapshot 2022 ; UN Women & UNDP, The paths to equal : Twin indices on women’s empowerment and gender equality, 2023.

[2ONU Femmes, COVID-19 : reconstruire pour la résilience ; European Institute for Gender Equality, Covid-19 and gender equality.

[3CIVICUS, Rapport sur l’état de la société civile 2023.

[4MacArthur J., Carrard N., Davila, F., et al., Gender-transformative approaches in international development : A brief history and five uniting principles, 2022, Women’s Studies International Forum, vol. 95.

[5Concord Europe, Implementing the EU Gender Action Plan III : Turning ambition into impact ?, 2023.

[6Bernarding, N. & Lunz, K., A feminist foreign policy for the European Union, Centre for Feminist Foreign Policy, 2020

[7Service Diplomatique de l’Union Européenne, L’Union européenne et ONU Femmes œuvrent main dans la main en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes et de l’émancipation des femmes, 2022

[8Forum Génération Égalité, https://forum.generatione...

[9La Suède a conduit une politique étrangère féministe pendant 8 ans mais, en novembre 2022, le nouveau gouvernement constitué d’une coalition minoritaire de trois partis de droite, soutenue par l’extrême droite, a annoncé l’abandon de la politique étrangère féministe. Il s’est toutefois engagé à « être une voix forte pour l’égalité des genres et les droits des femmes et des filles dans le monde ».

[10Pour plus d’informations, voir les profils pays du Gender Security Project concernant la politique étrangère féministe.

[11La Belgique obtient un score de 0.59 sur 1 et se classe dans le premier tiers du classement sur 48 pays évalués. Plus d’informations : Papagioti, Foteini, Feminist Foreign Policy Index : A Qualitative Evaluation of Feminist Commitments. Washington, DC : International Center for Research on Women, 2023.