Palestine, anatomie de l’immobilisme international
Face à l’immobilisme des Etats occidentaux, l’espoir vient aujourd’hui d’Etats du Sud et de la mobilisation des jeunes
Le monde assiste sans réagir à l’effacement progressif de la Palestine et des Palestiniens. A Gaza, un génocide se déroule sous nos yeux depuis des mois. Or, aucune mesure concrète n’est prise pour l’arrêter malgré des mesures conservatoires imposées par la Cour internationale de justice. En Cisjordanie, Israël déplace de force les Palestiniens vivant dans les camps de réfugiés ou dans la zone C, dans une entreprise de nettoyage ethnique à grande échelle. Pourtant, même si cette réalité est connue des responsables politiques du monde entier, aucune sanction n’est appliquée à Israël pour l’obliger à respecter le droit international. Comment expliquer un tel immobilisme ? Et surtout comment y remédier ?
Mardi 6 mai, le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich affirmait que la bande de Gaza serait « totalement détruite » et que la population gazaouie, après avoir été déplacée vers le sud, commencerait à« partir en grand nombre vers des pays tiers ». La veille, le Cabinet de sécurité israélien avait approuvé un nouveau plan visant l’intensification des opérations militaires et « la conquête de la bande de Gaza, annonçant ainsi « continuer à promouvoir le plan Trump visant à permettre le départ volontaire des habitants de Gaza ». A cela s’ajoutent les déplacements forcés en Cisjordanie, qui, s’ils existent depuis 1967 en lien avec la politique de colonisation illégale du territoire, ont pris de proportions inégalées depuis quelques mois. En d’autres mots, Israël procède au nettoyage ethnique de la Palestine, avec l’entier soutien des Etats-Unis. Et le monde reste immobile, impuissant.
Conseil de sécurité bloqué
Au niveau des Nations Unies, le Conseil de sécurité débat régulièrement de la situation dans le territoire palestinien occupé. Malheureusement, les Etats-Unis ont depuis toujours appliqué un veto à toute tentative au sein Conseil de sécurité qui viserait à imposer des sanctions à Israël, ne faisant que s’abstenir dans de très rares cas, notamment lors du vote de la résolution 2334 en 2016 demandant aux Etats d’agir contre la colonisation israélienne illégale. Dans le contexte de l’actuelle administration Trump, il n’existe donc aucune chance que Washington laisse passer une telle résolution, d’autant plus que les Etats-Unis sont désormais représentés aux Nations Unies par Mike Waltz, qui comme le souligne le journaliste Sylvain Cypel, a publiquement appelé Israël à « finir le boulot » à Gaza.
Via leur aide militaire, les Etats-Unis sont sans nul doute l’acteur international qui a la plus grande influence sur Israël. Depuis l’investiture du président Trump, les Etats-Unis ont ainsi déjà approuvé 12 milliards d’aide militaire à ce pays. Mais l’Union européenne n’est pas en reste. Elle en est le principal partenaire commercial, représentant 28,8% des échanges commerciaux du pays. Cela donne donc à l’UE un levier d’action de poids. Les échanges commerciaux entre l’UE et Israël sont encadrés par un Accord d’association, entré en vigueur en 2000, et dont l’article 2 précise que les relations entre les parties sont fondées sur le respect des droits humains et que ce principe constitue un élément essentiel de l’accord.
Division européenne
Malheureusement, au niveau de l’UE, les Etats membres sont divisés. Netanyahou a réussi à sécuriser une alliance solide avec les Etats du bloc de Visegrad, en particulier la Hongrie de Viktor Orban, ce qui empêche tout consensus au niveau européen, si ce n’est sur des sanctions vis-à-vis de colons violents comme cela a été le cas en avril et en juillet 2024.
Mais certaines décisions, comme la suspension du volet commercial de l’Accord d’association, ne requièrent qu’une majorité qualifiée, c’est-à-dire 15 des 27 Etats membres de l’UE, représentant 65% de la population de l’UE. Pour y parvenir, les pays les plus peuplés comme l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne sont donc clés. Or depuis octobre 2023, les positions de l’Allemagne se départissent rarement d’un soutien inconditionnel à Israël, la mémoire du génocide des juifs par les nazis y jouant encore un rôle majeur dans la conscience collective. Quant à l’Italie, elle est gouvernée par une Première ministre d’extrême-droite, qui se situe sur une ligne beaucoup plus pro-israélienne que ses prédécesseurs. Et malheureusement, les votes de la France et de l’Espagne ne suffisent pas. Il semble donc difficile de parvenir à une majorité qualifiée sur des mesures commerciales vis-à-vis d’Israël au niveau de l’UE.
En attendant, l’Union européenne a réaffirmé son partenariat avec Israël lors du Conseil d’Association UE-Israël qui s’est tenu le 24 février dernier, se contentant de soulever une série de préoccupations et de demandes à Israël relatives à la situation dans le territoire palestinien occupé. Un mois plus tard, aucune des préoccupations de l’UE n’a reçu de réponse appropriée de la part d’Israël.
Lors du Conseil des Affaires étrangères informel du 7 mai à Varsovie, les Pays-Bas ont néanmoins relancé le débat autour de la révision du respect par Israël de l’article 2 de l’Accord d’Association UE-Israël. Pour le ministre des Affaires étrangères néerlandais, Caspar Veldkamp, le blocage par Israël de l’aide humanitaire à Gaza depuis le 2 mars 2025 et le nouveau plan israélien pour distribuer cette aide démontrent en effet un mépris d’Israël pour les principes humanitaires de neutralité, d’impartialité et d’indépendance.
Un gouvernement belge divisé
Pendant les quatre années du gouvernement Vivaldi (2020-24), la Belgique a pris des positions courageuses sur la question israélo-palestinienne. La Belgique est généralement considérée comme un pays menant une politique étrangère basée sur le respect du droit international, et qui ne se cache pas derrière le manque de consensus au niveau européen pour ne pas agir.
L’accord de coalition Arizona peut laisser entendre que la Belgique compte continuer sur la même voie. On peut ainsi y lire :« Nous défendons vigoureusement l’ordre international, ancré dans le droit international et les accords multilatéraux car nous pensons qu’il s’agit de la seule voie vers une paix et une sécurité durables » ; ou encore : « La lutte contre l’impunité est une priorité et la Belgique soutient les tribunaux internationaux (tels que la CPI et la CIJ) dans les enquêtes sur les violations du droit international ». Malheureusement, le rappel de ces principes peine à cacher des dissensions au sein de l’Arizona sur la question israélo-palestinienne, qui transparaissent régulièrement dans les médias ces derniers temps. Comme l’a souligné un article dans De Standaard, la marge de manœuvre du ministre des Affaires étrangères, Maxime Prévot, est donc plus que limitée sur un dossier jugé « ultra-sensible ». Ce dernier se voit en effet obligé de référer au Conseil des ministre restreint (le kern) pour toute initiative sur le dossier, une démarche que le quotidien flamand qualifie de « tout à fait exceptionnelle dans le domaine des Affaires étrangères ».
Depuis la fin avril, les débats au sein de l’Arizona tournent autour du soutien demandé par certains partis à l’initiative du président français Emmanuel Macron de reconnaitre l’Etat palestinien co-sponsorisée par la France et l’Arabie Saoudite en juin aux Nations Unies. Le 7 mai, la présidente de la N-VA Valérie Van Peel annonce le soutien de son parti à l’initiative du président Macron. Un seul parti semble donc aujourd’hui freiner l’avancée du gouvernement sur ce dossier : le MR. Or, au sein du MR, les voix ne sont pas unanimes comme l’a récemment montré l’intervention au Parlement de la députée MR Charlotte Deborsu qui a appelé le gouvernement à « saisir l’opportunité » de l’initiative du président Macron. Si le gouvernement veut « jouer un rôle de premier plan pour parvenir, par la voie diplomatique, à une solution à deux États », comme le déclare l’accord de gouvernement, il serait en effet difficilement justifiable de ne pas soutenir l’initiative française.
L’espoir vient d’ailleurs
Face à l’immobilisme des Etats occidentaux, qui met en danger l’universalité du droit international, l’espoir vient aujourd’hui d’Etats du Sud qui mobilisent ces droits pour défendre cet universel. Ainsi la plainte introduite par l’Afrique du Sud contre Israël devant la Cour internationale de justice pour non-respect de la Convention sur le crime de génocide est porteuse d’un espoir de justice. Dans ce sillage, le 31 janvier 2025, un groupe d’Etats (Bolivie, Colombie, Cuba, Honduras, Malaisie, Namibie, Sénégal, Afrique du Sud), dit le « groupe de La Haye », s’est engagé à renforcer l’application du droit international dans le règlement de la question israélo-palestinienne, dans la perspective de sauvegarder un « ordre international fondé sur l’État de droit et le droit international, qui, avec le principe de la justice, est essentiel à la coexistence pacifique et à la coopération entre les États ». L’avis de la Cour internationale de justice du 19 juillet 2024, sollicité par l’Assemblée générale des Nations Unies grâce à une majorité d’Etats du Sud, a quant à lui clairement établi quel était le cadre du droit international qui doit guider l’action des Etats dans leur action au Moyen-Orient.
L’espoir vient aussi de la mobilisation des jeunes, que ce soit dans les universités en Europe et aux Etats-Unis ou sur les réseaux sociaux, et en particulier la mobilisation des jeunes Juifs qui, aux Etats-Unis, sont de plus en plus critiques de la politique de leur pays vis-à-vis d’Israël. Tout comme la guerre au Vietnam l’a été pour les jeunes des années 1960-70, la question palestinienne est devenue un enjeu d’engagement politique pour cette génération.
L’espoir vient enfin de la solidarité, exprimée partout dans le monde, avec le peuple palestinien.
L’immobilisme n’est pas une option
Nous sommes donc beaucoup à nous demander pourquoi rien n’est fait pour mettre fin aux atrocités en cours à Gaza. Les raisons énoncées ci-dessus font partie de la réponse.
La récente initiative du président Macron, l’initiative néerlandaise pour la révision de l’Accord d’association UE-Israël ou encore les positions qui évoluent au sein de l’Arizona montrent l’importance de la mobilisation citoyenne pour encourager nos responsables politiques à entreprendre des actions concrètes comme la suspension de l’Accord d’association UE-Israël, l’interdiction des produits des colonies, un embargo sur les exportations d’armes vers Israël ou encore la reconnaissance de l’Etat palestinien, qui ne sont finalement que la simple application du droit international.
Continuons donc de leur rappeler que l’immobilisme face au génocide à Gaza et à l’effacement de la Palestine n’est humainement simplement pas une option.




