Muhammad Shehada : « Les Palestiniens ont droit à une vie décente »

Muhammad Shehada, Euro-Med Monitor
Muhammad Shehada, Euro-Med Monitor
© Sarah Frères

Trente ans après les accords d’Oslo, qui devaient conduire à la coexistence pacifique d’un Etat palestinien et d’Israël, la solution à deux Etats semble perdue de vue. Alors que l’annexion des territoires palestiniens s’accélère, certaines voix ne se sont jamais éteintes pour dénoncer la violence institutionnalisée étouffant ses habitants. Celle de Muhammad Shehada, défenseur des droits humains, journaliste et écrivain et originaire de la bande de Gaza, en est une. Rencontre.

"Ce que je demande, c’est le droit pour les Palestiniens de vivre une vie décente. De pouvoir avoir un travail, tomber amoureux, fonder une famille, avoir un toit au-dessus de la tête. D’avoir le droit d’avoir des droits. C’est devenu aussi simple, et aussi compliqué, que cela. » Ne demandez pas à Muhammad Shehada de parler de lui. Peut-être juge-t-il son histoire peu digne d’intérêt, au regard de celle du conflit israélo-palestinien, de l’étau emprisonnant les citoyens gazaouis depuis le blocus de 2007, de la violence institutionnalisée étouffant la Cisjordanie occupée depuis la Guerre des Six Jours en 1967 ou de l’oubli général dans lequel la communauté internationale laisse mariner la Palestine. Entre deux allocutions lors d’un bref séjour en Belgique, Muhammad Shehada admet toutefois que les grandes histoires s’incarnent dans les petites. La sienne prend racine dans la bande de Gaza, au moment de la seconde Intifada.

De son enfance, il garde le souvenir d’un endroit volontairement appauvri, où la vie est plus intense et frénétique qu’ailleurs. « La vie quotidienne continue, en dépit de la violence, des conflits, de la guerre, parce qu’on tente tous de l’ignorer autant que faire se peut. D’une certaine manière, je pourrais vivre cent ans ici sans avoir quelque chose à raconter à la table d’un souper. Gaza offre plus de place pour des histoires de toutes sortes et pour se mo- quer de tout. » C’est que le rire, souligne-t-il, est un rempart pour se protéger lorsque l’impression « d’être traité comme du bétail  » domine.

Muhammad Shehada est un fervent défenseur des droits fondamentaux, qu'il s'agisse de ceux des habitants de la bande de Gaza, d'où il vient, ou ceux des demandeurs d'asile au Danemark, où il habite. Sa boussole : le droit international.
Muhammad Shehada est un fervent défenseur des droits fondamentaux, qu’il s’agisse de ceux des habitants de la bande de Gaza, d’où il vient, ou ceux des demandeurs d’asile au Danemark, où il habite. Sa boussole : le droit international.
© Sarah Frères

Les yeux braqués dans le vide, il liste les éléments objectivant cette impression-là. Les files de voitures aux check-points, fermés ou ouverts de manière arbitraire. « Tout pouvait être un prétexte pour nous tirer dessus. Boire de l’eau, sortir de la voiture... Dans la chaleur de l’été, on pouvait quand même ouvrir une portière. Celle de gauche, pas celle de droite », se souvient-il. L’interdiction des planches de surf et des distributeurs automatiques, comme tant d’autres éléments figurant sur la liste de « biens à double usage » considérés par l’Etat israélien comme une menace pour sa sécurité nationale. Le nombre de calories dont chaque Palestinien avait besoin, 2 300 selon les calculs d’Israël, lors du blocus entre 2007 et 2010. L’arme pointée sur son front, à l’âge de six ans, et son visage pétrifié se reflétant dans les lunettes de soleil du soldat qui la tenait. « J’ai encore des attaques de panique quand je vois des lunettes comme celles-là. » Les barrières qui, avec les années, ont transformé Gaza « en un laboratoire expérimental de contrôle et de surveillance de masse ». « Au bout d’un certain temps, l’occupation imposée par les soldats israéliens corrompt leur âme autant qu’elle ruine la vie des occupés, prévient-il. Peu à peu, on les voit se transformer en la pire version possible d’eux-mêmes. Ce n’est pas quelque chose que voit le monde entier, mais c’est visible pour les parents des soldats.  »

« Le rêve palestinien, aujourd’hui, est de mener une vie normale, simple et digne, exempte d’indignation, d’appauvrissement, d’humiliation et, disons-le, de domination »

Aujourd’hui installé à Copenhague, Muhammad Shehada prête sa plume à divers médias (dont Newsweek, Al Jazeera, Vice et The Jewish Forward) et œuvre au sein de l’Observatoire euro-méditerranéen des droits de l’homme (Euro-Med Monitor) pour sensibiliser aux violations des droits humains en Palestine. Un combat nécessaire et continu, comme le traduit sa capacité à dérouler le fil de l’histoire sans interruption. « Un Palestinien doit consacrer une énergie considérable pour ne pas être étiqueté comme un terroriste par défaut. Connaître l’histoire dans ses détails est donc ma manière d’être vu comme un être humain, défend-il. Ce n’est pas une arme. C’est un bouclier. On nous renvoie sans cesse que nous sommes la cause de notre souffrance, que nous sommes tous endoctrinés par le Hamas, que nos cerveaux ont été lavés pour détester les Juifs. Peu importe nos paroles, nous sommes considérés comme des antisémites, des propagandistes, des pro-Hamas...  »

Pour sa génération, Muhammad Shehada estime ainsi que la résistance contre cette assignation permanente, adossée à celle pour les droits fondamentaux, prime aujourd’hui sur celle pour la création d’un Etat palestinien indépendant. Une perspective qui n’a fait que reculer depuis 1993, date des accords d’Oslo qui devaient conduire à la coexistence pacifique d’un Etat palestinien et d’Israël. « La définition du rêve palestinien, ce n’est plus une solution à un, deux, trois, quatre, cinq Etats. Aujourd’hui, il s’agit simplement de mener une vie normale, simple et digne, exempte d’indignation, d’appauvrissement, d’humiliation et, disons-le, de domination, rappelle-t- il. D’ailleurs, la solution à deux Etats n’était pas un rêve, c’était un compromis. C’était le minimum que les Palestiniens pouvaient accepter et le maximum que les Israéliens pouvaient donner. La monnaie d’échange, c’était le droit à une vie décente... »

Muhammad Shehada, Euro-Med Monitor, lors de la remise d'une pétition de 20 000 Belges demandant l'interdiction du commerce avec la colonies israéliennes.
Muhammad Shehada, Euro-Med Monitor, lors de la remise d’une pétition de 20 000 Belges demandant l’interdiction du commerce avec la colonies israéliennes.
© Frédéric Levêque, 2023

En filigrane de son plaidoyer, on devine aussi une volonté tenace de rappeler le quotidien de ses concitoyens qu’il estime trop souvent oubliés dans le tourbillon de l’actualité, a fortiori davantage avec une guerre sur le sol européen. « Les accords d’Oslo sont désormais considérés comme caducs et le monde a abandonné les Palestiniens. » Bien que l’espoir « continue d’animer Gaza », il s’amenuise aujourd’hui en Cisjordanie occupée, où la colonisation progresse désormais rapidement. « Au su et vu de tous, elle arrive lentement à son terme et c’est sans doute bientôt la fin du jeu. » La coalition du gouvernement de Benjamin Netanyahu, composée de sionistes et d’ultraorthodoxes en faveur d’une annexion totale des territoires palestiniens, laisse en effet peu de doute planer sur ses intentions. « On dit de ce gouvernement qu’il est extrême. Mais tous les gouvernements depuis vingt ans sont plus extrêmes que le précédent. Aujourd’hui, l’impunité est totale pour quiconque s’en prend à la vie des Palestiniens. Cette violence est revendiquée, célébrée... tolérée. Et cette laideur a été passée sous silence par la communauté internationale, il ne faudra jamais l’oublier. »

Cet article a été publié dans le magazine Imagine demain le monde, mai/juin 2023.