Les défis du financement de la lutte contre la faim
Le dernier rapport de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) informe qu’en 2023, la faim s’est stabilisée à l’échelle mondiale après des années de croissance. Cette situation est davantage le fait d’une période moins bouleversée que les années précédentes qui ont vu s’enchainer la pandémie de Covid-19, le déclenchement de la guerre en Ukraine et une inflation des prix alimentaires à deux chiffres. Pour renforcer les financements en faveur de la sécurité alimentaire et de la nutrition, la FAO fait des propositions concrètes et alerte sur le prix de l’inaction.
Chaque été, la FAO publie un rapport sur l’état de l’insécurité alimentaire dans le monde (SOFI de son acronyme anglais). Depuis 2015, année de lancement des objectifs de développement durable (ODD) qui prévoyaient d’éradiquer la faim d’ici 2030, force est de constater que ce rapport est davantage porteur de mauvaises nouvelles que d’espoir. En effet, entre 2017 et 2023, la faim a augmenté sans cesse. Le récent rapport de la FAO, qui fait état de la situation pour l’année 2023, indique qu’entre 713 et 757 millions de personnes ont souffert de la faim [1]. En prenant le milieu de la fourchette [2], ce sont 10 millions de personnes de plus que l’année précédente et 24 millions de plus qu’en 2021. Cependant, sur base du pourcentage de la population mondiale concernée, le rapport conclut à une stagnation sur les dernières années. En effet, le pourcentage de la population mondiale frappé par la sous-alimentation est passé de 9 à 9,1% entre 2021 et 2023.
Cartographie de la faim
A l’échelle mondiale, la faim touche donc 1 personne sur 11 mais de grandes disparités existent entre les continents. L’Asie reste le continent avec le plus grand nombre de victimes bien que la situation se stabilise depuis trois ans avec 8,1% de sa population touchée. Des progrès continuent d’être fait pour la région de l’Amérique latine et des caraïbes où les chiffres passent de 6,9% à 6,2% de la population sur la dernière année. Quant à l’Afrique, elle reste le continent le plus sévèrement concerné avec 20,4% des habitants affectés par la faim. Cette dernière n’a connu aucune amélioration tant en pourcentage qu’en chiffres absolus depuis 2015.
Parallèlement au rapport SOFI de la FAO, le Global report on Food Crisis se penche chaque année sur les régions en situation d’insécurité alimentaire aiguë. Il révèle qu’en 2023, plus de 700.000 personnes ont connu une situation de catastrophe (c’est-à-dire de famine), et ce sur cinq territoires. Les pays concernés par des situations de famines et ayant un besoin urgent d’aide sont le Soudan du Sud, le Burkina Faso, la Somalie et le Mali. À cela s’ajoute Gaza, qui en raison des 576.600 personnes en situation de catastrophe, explique pourquoi les chiffres ont doublé comparé à 2022 [3].
Parallèlement à la sous-alimentation, l’état des autres formes de malnutrition dans le monde ne s’améliore pas. Selon la FAO, 2,8 milliards de personnes n’ont pas eu accès à une alimentation saine en 2022. Dans ce domaine, de fortes inégalités existent également entre les continents. Dans les pays à revenu faible, 71.5% de la population est dans cette situation pour 6,3% dans les pays à revenu élevé. Côté obésité, les chiffres empirent aussi [4]. 15.8% de la population est en situation d’obésité et 1,2 milliards de personnes pourraient être dans cette situation en 2030. Enfin, la malnutrition, sous toutes ses formes continue de toucher davantage les populations rurales, les femmes, les jeunes et les peuples autochtones.
Manque de financements
Les auteurs du rapport de la FAO estiment que 582 millions de personnes seront sous-alimentées en 2030. Ce qui constituerait une baisse significative comparée à la situation actuelle mais témoignerait néanmoins d’un aveu d’échec cuisant quant à l’ODD 2 d’éradiquer la faim sous toutes ses formes d’ici six ans. Qu’est-ce qui explique cet échec ? Les causes sont multiples (Lire notre étude sur le sujet), mais le manque de financement et d’engagement politique est désigné par le rapport de la FAO comme une des causes des impasses de la lutte contre la faim.
Le constat n’est pas nouveau. Alors que les chiffres de la faim ne font que croître depuis 2015, l’assistance humanitaire allouée aux secteurs alimentaires dans les territoires en crise alimentaire a baissé continuellement entre 2016 et 2020 [5]. En 2021, seulement 47 % des appels à contribution communiqués par l’OCHA (Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires) pour le secteur alimentaire ont été satisfaits, alors que ce taux était de près de 70 % en 2019 [6].
Ce qui est nouveau, c’est le travail fourni par le FAO pour épingler les causes du manque d’efficience dans la coordination des financements en matière de sécurité alimentaire. Au premier rang desquels, l’absence de définition claire et communément adoptée pour qualifier ce que couvre le financement de la sécurité alimentaire et la nutrition. Cette absence de définition compromet la possibilité de mesurer les fonds alloués, mais aussi rend compliqué la mesure des trous à combler et donc, la formulation d’appels à contributions pour affronter les crises alimentaires actuelles et à venir.
Les acteurs internationaux ayant chacun leur définition et leur méthodologie pour mesurer les financements pour la sécurité alimentaire, il en résulte des résultats très différents quand il s’agit d’estimer les montants actuels des financements pour la sécurité alimentaire et la nutrition. Le rapport de la FAO illustre cela en révélant que sur base de la définition du G7, 14 milliards de dollars aurait été dépensés pour la sécurité alimentaire et la nutrition en 2021, alors que sur base de la définition de la Commission européenne, ce serait en vérité 63 milliards de dollars dépensés.
Une nouvelle définition
Sur base de ce constat et de ses conséquences, les auteurs du rapport proposent une définition. Le financement de la sécurité alimentaire et la nutrition sont « des ressources financières publiques et privées, tant nationales qu’étrangères, destinées à l’éradication de la faim, de l’insécurité alimentaire et de toutes formes de malnutrition. Ces ressources sont destinées à assurer la disponibilité, l’accès, l’utilisation et la stabilité d’aliments nutritifs et sûrs, et des pratiques qui favorisent des régimes alimentaires sains, ainsi que des services de santé, d’éducation et de protection sociale qui les rendent possibles. Cela inclut les ressources financières destinées à renforcer la résilience des systèmes agroalimentaires face aux principaux moteurs et facteurs structurels sous-jacents de la faim, de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition [7] ».
La FAO et ses partenaires appellent à l’adoption universelle de cette nouvelle définition et d’une approche standardisée pour monitorer les flux financiers. Cela permettra d’orienter et suivre davantage les activités du secteur privé dont les flux financiers sont beaucoup moins tracés actuellement que les flux publics. Mais cela rendra l’aide publique au développement plus cohérente, car bien qu’elle soit le secteur le plus avancé en termes d’harmonisation de suivi des données, il n’y a pas de définition standard pour aiguiller l’évaluation des financements en faveur de la sécurité alimentaire et la nutrition [8].
Une approche centrée résultat
Au-delà de la définition, la FAO relève un autre enjeu, celui du monitoring. Pour le moment, la plupart des données sont collectés sur base d’une approche secteur. Or des investissements dans le domaine de la paix, de la sécurité sociale ou de la transition énergétique, pour ne donner que quelques exemples, peuvent avoir des effets positifs sur la sécurité alimentaire. La FAO plaide donc pour une approche davantage centrée sur les résultats que sur les secteurs. L’OCDE semble avoir pris ce virage en complétant sa classification basée sur les secteurs par une classification sur base des ODD. Cependant, à l’heure actuelle, cette approche ne semble pas encore être appliquée de manière cohérente [9].
Dans une étude consacrée à la sécurité alimentaire, le CNCD.11.11.11 épingle le manque de financement comme une des causes de l’échec de la lutte contre la faim [10]. Dès lors, les propositions de la FAO pour résorber les manques de financements pour la sécurité alimentaire et en améliorer l’efficience sont des pas dans la bonne direction. La Belgique est concernée par ces enjeux, étant donné qu’elle fait partie des nombreux pays riches qui ne respectent pas leur engagement à dédier 15% de leur aide publique au développement à l’agriculture et la sécurité alimentaire [11]. Problématique qui ne risque pas d’aller en s’améliorant vu que le prochain gouvernement pourrait décider de réduire le budget du secteur de la solidarité internationale.
Adopter une approche multidimensionnelle
Cependant, la malnutrition n’est pas une fatalité et le respect du droit à l’alimentation ne dépend pas seulement de la coopération au développement, loin de là. La production mondiale suffit actuellement pour nourrir la population entière. Chaque année et ce depuis les années 60, les chiffres de la FAO établissent qu’il y a suffisamment de calories alimentaires par personne, que ce soit via la production ou les stocks [12]. La faim résulte en réalité d’un problème d’accessibilité. Les personnes en situation d’insécurité alimentaire n’ont pas les ressources économiques pour se nourrir. Qui plus est, la majorité d’entre eux sont des paysannes et des paysans. Pour vivre dignement et s’alimenter de façon adéquate, ces derniers doivent réussir à vendre leurs produits à des prix justes. Or, cela dépend de politiques qui dépassent le cadre des politiques agricoles et de la coopération au développement.
En effet, l’insécurité alimentaire est aussi le résultat d’un système alimentaire défaillant et de politiques publiques qui semblent incapables de gérer ses dégâts dans l’urgence et encore moins de réformes en profondeur pour faire respecter le droit à l’alimentation. Les causes structurelles de la faim sont nombreuses. Certaines, comme les conflits, les chocs économiques, la pauvreté et les chocs climatiques, sont visibles tandis que d’autres le sont moins, tels que le résultat de l’histoire coloniale et la crise de la dette, les politiques de libre-échange agricole, la spéculation sur les denrées alimentaires, les incohérences des politique agroalimentaires dans les pays riches, etc. [13]
Dès lors, la nouvelle définition de la FAO, qui précise que les financements pour la sécurité alimentaire et la nutrition doivent englober « les ressources financières destinées à renforcer la résilience des systèmes agroalimentaires face aux principaux moteurs et facteurs structurels sous-jacents de la faim », est une piste pour améliorer la qualité de l’aide dans ce domaine. La suite dépendra de la volonté des différents gouvernements et organisations internationales de consacrer le temps nécessaire à harmoniser leurs définitions et leurs systèmes de monitoring.
Le coût de l’inaction
La FAO termine son rapport en alertant sur le coût de l’inaction : ne pas agir entrainera des impacts négatifs tant au niveau individuel que collectif et international. Au niveau individuel, l’insécurité alimentaire entraine des stratégies multiples de survie, comme celles qui consistent à ne pas mettre ses enfants à l’école, ne pas garder suffisamment de semences pour les années suivantes, abandonner ses terres pour des emplois précaires, etc.
Au niveau collectif, l’insécurité alimentaire peut faire apparaitre des tensions, notamment pour le contrôle des ressources. C’est le constat par exemple au Kenya où des conflits surgissent entre communautés paysannes et éleveurs [14].
Enfin, les pays donateurs eux-mêmes peuvent subir les répercussions de l’insécurité alimentaire – même si elle s’opère à l’autre bout du monde – en raison des tensions géopolitiques qu’elle génère. Bien entendu, ce constat n’implique pas que l’engagement renforcé des pays riches en faveur de la sécurité alimentaire soit fonction des risques de retour de flammes. Augmenter et améliorer la cohérence des financements pour la sécurité alimentaire doit avant tout être guidée par la nécessité de respecter les engagements internationaux en la matière et promouvoir le droit à l’alimentation partout dans le monde, tel que consacré dans de nombreux textes des Nations Unies.
[1] FAO, IFAD, UNICEF, WFP and WHO. 2024. The State of Food Security and Nutrition in the World 2024 – Financing to end hunger, food insecurity and malnutrition in all its forms. Rome.
[2] La FAO établit chaque année une estimation haute et une estimation basse des chiffres de la faim. Le milieu de la fourchette correspond à la moyenne de ces 2 chiffres.
[3] 258.000 de personnes était en situation de famine en 2022 dont 214.000 rien que pour le Soudan. Voir : FSIN and Global Network Against Food Crises. 2024. GRFC 2024. Rome.P.7
[4] FAO, Ibid, p.29 et p.36
[5] Global Network Against Food Crisis, Financing flows and food crisis report (2021), p.17
[6] FAO, Ibid, p.7
[7] Ibidem, p.56
[8] FAO, ibid, p.xxi
[9] FAO, ibid, p. 49
[10] Amaury Ghijselings, Eradiquer la faim, une chimère ?, CNCD-11.11.11, 4 septembre 2023, pp. 46-52
[11] Voir campagne de la Coalition contre la faim, 15% for Hunger
[12] FAO, Situation alimentaire Mondiale, https://www.fao.org/world...
[13] Coalition contre la faim, Cohérence des politiques pour systèmes alimentaires durables, 28 septembre 2023
[14] SPARK, Rapport : Causes des conflits entre agriculteurs et éleveurs en Afrique, juin 2023, p.26




