Le fléau de la désinformation ronge le Sahel

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La diffusion intentionnelle de fausses informations sape tout effort de cohésion sociale et de développement socio-économique du Sahel. Dans une région déjà fragilisée par l’instabilité politique, des voix sont apparues ou se sont renforcées pour défendre des intérêts particuliers. Face à la carence ou l’insuffisance d’informations de qualité et dans un contexte en changement rapide, les réseaux sociaux deviennent souvent la principale source d’informations d’une part importante de la population. Et dans ce contexte, il devient compliqué de démêler le vrai du faux.

La peur, l’incertitude et l’instabilité comme ingrédients de la désinformation

Selon le Centre de crise national belge, la désinformation est la diffusion délibérée d’informations fausses, incorrectes ou trompeuses dans l’intention de nuire. Le diffuseur peut avoir l’intention d’influencer les opinions, de gagner de l’argent ou de nuire à la société, à la santé publique ou à la démocratie [1]. La rétention de l’information et la restriction des libertés publiques nourrissent la désinformation lorsque les autorités ne communiquent pas assez.

Les périodes d’instabilité politique ou de crise économique ou sociale vont généralement de pair avec la restriction des libertés publiques. En vue d’éviter des questions gênantes, certaines autorités s’abstiennent de communiquer et retiennent l’information. Aussi, en est-il de même lorsqu’un pays est confronté à l’insécurité, comme le souligne Amnesty International en évoquant la situation au Burkina Faso [2]. Ces périodes sont propices à la spéculation, aux rumeurs, à la mésinformation et la désinformation. Plusieurs acteurs privés, des individus ou organisations, voire des sociétés spécialisées propagent volontairement des fausses nouvelles afin de tromper ou d’influencer l’opinion [3].

Les raisons d’ordre politique et géopolitique

Le Sahel est particulièrement affecté par la désinformation. Ce phénomène est intimement lié à la fragilité de la presse, résultant du fait que la démocratie est également affaiblie, voire niée par certains Etats de la région [4], tandis qu’émergent une série de sujets clivants. Selon Bakary Samb, directeur de Timbuktu Institute qui mène des recherches sur la violence et la paix au Sahel, cette région est devenue un lieu de compétition internationale et de lutte géostratégique, de sorte qu’une rude bataille de contrôle de l’opinion au sein de l’espace sahélien s’est engagée [5]

Depuis plusieurs années, des militants anti-franc CFA ont combattu cette monnaie d’héritage colonial, qui limite la souveraineté monétaire des pays concernés, leur impose des contraintes économiques rigides et favorise la fuite des capitaux. Malgré la pertinence de cette lutte, certains acteurs ont recouru à la désinformation pour servir leur cause. Ainsi, en juin 2024, plusieurs médias maliens ont en effet annoncé en boucle que la France avait imprimé des faux billets de francs CFA pour déstabiliser le Mali [6].

Autre exemple, dans un contexte de lutte contre le terrorisme au Niger, plusieurs fausses informations ont circulé, avançant des effectifs exagérés des pertes en vie humaine dans les rangs de l’armée et ce, pour atteindre le moral des troupes et entretenir la psychose dans l’esprit des populations [7]. Les régimes extraconstitutionnels cherchent à consolider leur pouvoir à tout prix et centrent leur communication médiatique sur la lutte contre le terrorisme. Au nom de cette cause, les pays du Sahel ont mobilisé plusieurs pays européens occidentaux. La coopération militaire française fut la plus importante dans l’espace sahélien. Durant la présence des missions militaires françaises, qui ont par ailleurs soulevé une série de critiques sur la perpétuation de la Françafrique et la sécurisation de l’accès aux ressources stratégiques notamment, des médias russes ont fréquemment usé de la désinformation. A titre illustratif, les médias russes et maliens ont attribué la responsabilité des tueries de Hombori aux troupes françaises [8] afin de les accuser de laisser un charnier derrière elles lors de leur désengagement dans la zone. Les enquêtes de la mission onusienne (Minusma) ont par la suite indiqué que ces crimes avaient été le fait des troupes maliennes et leurs supplétifs russes [9]. Des médias russes ont d’ailleurs largement exploité cette question [10]. Cette série de désinformations avait pour objectif, pour la Russie, de se positionner en vue d’une coopération militaire ; coopération qui s’est d’ailleurs progressivement concrétisée avec le déploiement du groupe paramilitaire russe Wagner – devenu African Corps – dans plusieurs pays du continent.

Rôle particulier de la Russie dans la désinformation au Sahel

Inquiète de l’expansion de la désinformation russe, l’Union européenne a commencé à agir contre celle-ci dès 2015, quand elle a invité Federica Mogherini, alors Haute-Représentante de l’Union pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, à élaborer un plan d’action stratégique en vue de contrer les campagnes de désinformation menées par la Russie.

Selon une étude de African Center for Strategic Studies, les campagnes de désinformation visant à manipuler les systèmes d’information africains ont presque quadruplé depuis 2022 [11]. Dans sa cartographie de la vague de désinformation en Afrique, cette institution constate que 80 campagnes de désinformation ont touché plusieurs millions d’utilisateurs grâce à des dizaines de milliers de fausses pages et de faux messages coordonnés. Il évoque le groupe Wagner/Africa Corps déployé dans plusieurs pays du Sahel dont le Mali comme étant un des principaux vecteurs de la désinformation [12].

Dans son enquête publiée en novembre 2024, le consortium Forbidden Stories confirme l’offensive russe sur le plan informationnel, matérialisé par des opérations d’influence massive et poussant même les journalistes des pays concernés à s’autocensurer face aux risques de représailles [13].

Les conséquences de la désinformation au Sahel

La désinformation, ou la diffusion intentionnelle de fausses informations, a des répercussions profondes et variées au Sahel. Elle a intensifié le sentiment anti-français, affaibli la coopération sécuritaire et facilité l’implantation d’acteurs comme la Russie, souvent au détriment de la stabilité régionale. Elle a aussi renforcé les régimes militaires en place, polarisé les sociétés et compliqué l’accès de l’aide humanitaire dans les zones en crise.

Dans cette région déjà affectée par l’insécurité et l’instabilité politique, la désinformation amplifie des conflits ou en crée d’autres et sabote la démocratie [14]. De même, elle peut exacerber les tensions politiques et sociales lorsqu’un pays est confronté à des conflits ethniques ou religieux [15]. Car plusieurs pays du Sahel font face à des conflits complexes, d’autant plus que la région est confrontée à l’augmentation de l’extrémisme religieux et du terrorisme djihadiste auxquels se superposent des différences socio-économiques entre agriculteurs et pasteurs notamment.

La désinformation atteint les systèmes électoraux fragiles et peut ainsi fausser le jeu électoral [16]. La désinformation a aussi été utilisée pour justifier les coups d’Etat militaires : ces régimes ont déversé de fausses informations pour discréditer les démocraties en vue de promouvoir le besoin d’hommes forts à même de faire face aux menaces et à l’insécurité [17].

Sur le plan économique, des informations erronées sur les marchés financiers, les politiques économiques ou les entreprises peuvent provoquer des paniques, des fluctuations des marchés et une perte de confiance des investisseurs. Cela peut entraver le développement économique et la stabilité financière de la région.

La désinformation peut éroder la cohésion sociale. En semant la méfiance et la division, elle peut affaiblir les liens communautaires et la solidarité. Les efforts pour promouvoir la paix et la réconciliation peuvent être compromis par des campagnes de désinformation visant à diviser les communautés.

En ce qui concerne la santé, la propagation de fausses informations sur des questions de santé, comme les épidémies de maladies infectieuses (par exemple, Ebola ou COVID-19), peut avoir des conséquences désastreuses [18].

Lorsque la population en général et les jeunes en particulier, sont exposés à des contenus trompeurs, cela peut affecter leur compréhension du monde et leur capacité à prendre des décisions éclairées. La désinformation occasionne la confusion dans la mémoire des gens [19].

Les impacts sur le travail de la société civile

Au Mali par exemple, le phénomène de la désinformation a pris de l’ampleur depuis la reprise de Kidal par les troupes gouvernementales en novembre 2023. D’anciennes vidéos sont relayées pour illustrer un “pseudo” surarmement des groupes terroristes dans le nord du Mali afin de démoraliser les troupes sur le terrain, créant par ailleurs un climat de panique au sein des populations et pour les organisations de la société civile, dont la CAD Mali (partenaire du CNCD-11.11.11) [20] qui en a souffert lors de ses interventions de terrain au profit des populations vivant dans la précarité.

En Guinée, la finale du tournoi de football au stade de N’zérékoré [21] situé en pleine capitale du pays s‘est transformée en drame humain. Les fausses nouvelles qui ont entouré cet événement ont rajouté une couche de confusion au sein des familles endeuillées. En effet, certains blogueurs, agissant au service d’acteurs politiques, ont diffusé des informations erronées et tendancieuses sur le nombre de morts, dans le but d’exacerber les tensions et de provoquer des troubles au sein de la population locale. Au fort de la pandémie de COVID-19, on a assisté à une prolifération de fausses nouvelles, ce qui a réduit l’adhésion des populations aux campagnes de vaccination. De même, dans un contexte où la politique française est de plus en plus décriée dans la majorité des pays du Sahel, de fausses nouvelles sur la mise en place d’une ”pseudo” base militaire française en Guinée ont été divulguées en masse en fin 2024 [22]. Ces fausses informations compliquent considérablement l’action de la société civile comme le CNOSCG (partenaire du CNCD-11.11.11) [23] dont une des missions est d’œuvrer pour préserver la paix et la cohésion sociale, tandis que d’autres s’emploient à entretenir un climat de peur et d’incertitude au sein des populations.

Rôle de la société civile et des médias dans la lutte contre la désinformation

Selon la résolution 76/227 des Nations Unies, les journalistes, la société civile et le monde universitaire apportent une contribution essentielle à la lutte contre la désinformation [24]. La société civile peut organiser des campagnes pour sensibiliser le public à la désinformation et promouvoir l’esprit critique tout en pourvoyant au renforcement des capacités, en vue de mieux outiller les groupes vulnérables pour résister aux campagnes de désinformation. De même, les organisations de la société peuvent participer à la recherche, l’alimentation des médias en contenus et l’échange des bonnes pratiques. Des organisations comme Africa Check et Dubawa travaillent déjà au Sahel pour vérifier les informations et fournir des faits précis et éventuellement proposer des corrections [25].

Par ailleurs, les pouvoirs publics devraient promouvoir l’éducation aux médias et des mécanismes de collaboration avec les plateformes en lignes pour détecter et supprimer rapidement les contenus de désinformation. Il faudrait également renforcer la cybersécurité dans la région pour protéger les infrastructures critiques et les systèmes d’information contre les cyberattaques qui peuvent propager de la désinformation.

Dans ce contexte, le CNCD-11.11.11 et ses partenaires invitent la Belgique et l’UE à continuer de soutenir les acteurs locaux, les journalistes, la société civile et les syndicats qui s’investissent en faveur du développement durable et en particulier ceux qui s’investissent en faveur de la démocratie et de la défense des droits humains et des libertés fondamentales, dont la lutte contre la désinformation, la liberté de la presse et la liberté d’expression.

Dans son rapport en en 2018, le Groupe d’experts belges sur les fausses informations et la désinformation constatait que la Belgique était elle aussi d’une certaine façon vulnérable face à ce type de mécanismes de désinformation [26].

Et parce que la désinformation est un risque pour les démocraties et libertés d’opinion partout dans le monde, comme en Belgique, le CNCD-11.11.11 a décidé de suspendre sa présence sur le réseau social X en expliquant que rester actif sur ce réseau social, dont le propriétaire est devenu le chantre de la désinformation, revient à cautionner des pratiques de promotion active des messages de haine et des discriminations.

[4Sahel : la désinformation favorisée par la fragilité de la presse - Les dessous de l’infox, rfi.fr, www.rfi.fr/fr/podcasts/le...

[5Lutte contre la désinformation dans les pays du Sahel : « Timbuktu Institute » sur les pistes de réflexion, https://timbuktu-institut...

[6La France accusée d’imprimer des faux billets pour déstabiliser le Mali ? Attention à cette infox - Les dessous de l’infox, la chronique, rfi.fr, https://www.rfi.fr/fr/pod...

[7Niger : quand la désinformation annihile l’effort de lutte contre le terrorisme - L’événement Niger, https://levenementniger.c...

[8Charnier de Gossi : quelles sont les accusations de la France concernant le charnier découvert au Mali ? - BBC News Afrique, https://www.bbc.com/afriq...

[9Tuerie de Hombori au Mali : les conclusions de l’enquête de la Minusma, https://www.jeuneafrique....

[10Maxime Audinet et Kevin Lemonier, Le dispositif d’influence informationnelle de la Russie en Afrique subsaharienne francophone : un écosystème flexible et composite (openedition.org)

[14Lutte contre la désinformation dans les pays du Sahel : « Timbuktu Institute » sur les pistes de réflexion

[19Quels sont les impacts de la désinformation ? | Agence Science-Presse

[20(20+) Facebook

[21Guinée. Les autorités doivent mener une enquête indépendante et impartiale sur les incidents dramatiques survenus au stade de Nzérékoré et le comportement des forces de l’ordre - Amnesty International

[22Guinée : sur Facebook, de fausses rumeurs rapportant une présence militaire française dans le pays - Africa Check

[23Société Civile Guinéenne – CNOSC – Site officiel du CNOSC – Société Civile Guinéenne

[24Rés 76/227. Combattre la désinformation pour promouvoir et protéger les droits humains et les libertés fondamentales, https://documents.un.org/...

[25Pourquoi les corrections sont si importantes ? https://africacheck.org/f...

[26Rapport du groupe d’experts belge sur les fausses informations et la désinformation, juillet 2018, https://droit-technologie...