Empêcher un autre génocide au Soudan
Plongé dans une guerre dévastatrice depuis avril 2023, le Soudan traverse aujourd’hui la pire crise humanitaire au monde. Entre massacres à grande échelle, violences sexuelles et déplacements massifs, le pays s’enfonce dans un chaos sans précédent. Dans un conflit où les Forces armées soudanaises et les groupes paramilitaires des Forces de soutien rapide se disputent le pouvoir, les calculs géostratégiques des pays de la région priment sur la protection des populations civiles. Faute d’une réaction internationale à la hauteur, cette spirale de violences menace de se transformer en génocide.
Les origines de la guerre soudanaise sont complexes. Elles trouvent en grande partie leur source dans la dictature qui a régné au Soudan pendant trois décennies, laquelle a créé des hiérarchies sociales et aggravé les inégalités régionales, alimentant durablement la frustration des populations [1].
La chute du président Omar el-Bechir en 2019, faisant suite à quatre mois de mobilisations populaires, a suscité beaucoup d’espoir. Après son départ, le Soudan fut dirigé par un gouvernement hétéroclite, composé de civils, de militaires, d’activistes de la société civile et de groupes armés, et qui ambitionnait de démocratiser la vie politique. Mais, il se heurta à une série d’entraves, dues aux rivalités entre les différents acteurs, aux luttes de pouvoir et à une pression économique permanente. Cette situation exposa le pays à un coup d’État militaire en 2021, menant au renversement du gouvernement civil.
Ce renversement créa le terreau d’affrontements violents entre deux généraux : Abdel Fattah al-Burhan, à la tête des Forces armées soudanaises (FAS), et Muhammad Hamdan Dagalo Musa, connu sous le nom de Hemedti, à la tête des Forces de soutien rapide (FSR) [2]. L’intensification des combats entraîna la destruction de plusieurs quartiers de la capitale Khartoum, ainsi que d’autres grandes villes du pays. La guerre provoqua un déplacement massif et continu de populations, faisant de la crise au Soudan la plus grande crise humanitaire au monde [3].
Un nouveau génocide au Soudan ?
Les actes actuellement commis au Soudan font craindre qu’un nouveau génocide soit en cours. Ce n’est malheureusement pas la première fois que le Soudan ferait face à un risque de génocide.
En 2003, les communautés non arabes du Darfour, notamment les Massalits et les Fours, se soulèvent contre le gouvernement d’Omar el-Bechir, dénoncent les discriminations et l’abandon de l’État dans la région, et réclament d’être traitées avec justice. En réponse, le gouvernement arme des milices locales arabes, connues sous le nom de Janjaweed, pour écraser la rébellion. Ces dernières tuent et incendient des villages entiers, poussant plus d’un million de personnes à fuir la région. La Cour pénale internationale (CPI) a documenté ces violations, qu’elle a qualifiées de génocide, et a émis un mandat d’arrêt international contre Omar el-Bechir [4]. Après le renversement et l’arrestation de ce dernier, l’État soudanais s’est engagé à le remettre entre les mains de la CPI, déclaration qui n’a jamais été suivie dans les faits.
Ces événements sont directement liés à ceux qui surviennent aujourd’hui. En effet, les Janjaweed se sont structurés au fil des années, sous le nom de Forces d’intervention rapide, et ont été officiellement intégrés comme forces paramilitaires de l’État en 2017, sous le commandement du général Hemedti [5]. Depuis l’éclatement de la guerre en 2023, les FSR incendient des villages, commettent des meurtres et des violences sexuelles systématiques, comme en 2003.
Dans tout le Soudan, les attaques et expulsions massives ciblent des tribus bien spécifiques, à savoir les Zaghawa, les Massalites et les Fours, d’où leur qualification de nettoyage ethnique et, dans la mesure où elles viseraient la destruction totale ou partielle de ces groupes, de génocide – un risque qui est souligné par les Nations Unies [6].
La situation est particulièrement dramatique à El Fasher, la capitale du Darfour, qui devint le lieu d’une intense bataille en mai 2024, suivie d’un long siège. En octobre 2025, la ville tombe aux mains des FSR, entraînant l’effondrement des services vitaux et une flambée d’atrocités, dont des assassinats, des exécutions sommaires, des viols et autres violences sexuelles. Un massacre dans la maternité de l’hôpital a causé la mort à 460 patients et accompagnants [7]. Depuis, plus de 260 000 personnes se retrouvent piégées dans la ville, sans accès à la nourriture, à l’eau potable ni aux soins médicaux, dont 130 000 enfants exposés à des violations graves, comme des enlèvements, meurtres, mutilations et violences sexuelles [8].
Enquête des Nations Unies sur la situation au Soudan
Le plaidoyer mené par plusieurs groupes de la société civile a permis en 2023 la création d’une mission d’établissement des faits (FFM) sur le Soudan, au sein du Conseil des droits de l’homme de l’ONU [9].
Dans son rapport présenté en septembre 2024, la FFM a conclu que les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, ainsi que leurs alliés respectifs, sont responsables de violations systématiques à grande échelle, notamment des attaques indiscriminées ou directes menées par le biais de frappes aériennes et de bombardements, contre des civils, des écoles, des hôpitaux, des réseaux de communication et des approvisionnements vitaux en eau et en électricité [10]. Le rapport relève des motifs raisonnables de croire que les Forces de soutien rapide et leurs milices alliées ont commis d’autres crimes de guerre, y compris le viol, l’esclavage sexuel, le pillage, le fait d’ordonner le déplacement de la population civile, et le recrutement d’enfants de moins de 15 ans.
Une crise meurtrière sous-tendue par des intérêts géostratégiques
Cette crise au Soudan profite à plusieurs Etats qui soutiennent l’une ou l’autre partie au conflit, attisent encore plus les rivalités entre les deux généraux et complexifient davantage le conflit [11].
Les Émirats arabes unis et le Kenya sont les principaux soutiens des FSR. Dans le cas des Émirats, cet appui s’explique par des raisons géostratégiques : les FSR ont fourni des troupes à la coalition émirati-saoudienne dans la guerre au Yémen, et les Émirats sont également au cœur du commerce de l’or extrait au Darfour, région sous contrôle des FSR [12]. En février dernier, en raison des tensions politiques et économiques entre le Soudan et le Kenya, le gouvernement d’al-Burhan avait arrêté l’importation du thé kényan — pourtant le principal produit d’exportation du Kenya vers le Soudan, son troisième plus grand marché — alors que le Kenya avait autorisé la formation sur son territoire du gouvernement parallèle dirigé par Hemedti [13] afin de permettre à ce groupe d‘être une force à même de négocier avec les autorités de Karthoum. À cela s’ajoutent d’autres pays, notamment l’Iran, la Libye ou l’Ethiopie.
Les principaux soutiens des FAS sont l’Egypte et la Russie. L’Egypte y est présente pour contrer l’influence iranienne et affaiblir les FSR plutôt imprévisibles. Quant à la Russie, elle a d’abord soutenu les FSR pour accéder aux gisements d’or, et a changé de fusil d’épaule par la suite pour s’approcher des FAS, car ces derniers contrôlent Port-Soudan, une ville devenue capitale de facto et dotée d’un port qui constitue une infrastructure très stratégique pour l’accès à la mer Rouge et la Méditerranée [14].
Insuffisance des fonds pour répondre aux besoins de la crise humanitaire
Depuis avril 2023, le pays compte plus de 13 millions de personnes déplacées, dont 9 millions à l’intérieur du pays et 4 millions dans les pays voisins [15]. Les besoins humanitaires sont énormes : en plus des déplacements massifs et continus qui plongent plusieurs familles dans une précarité extrême, les infrastructures, notamment sanitaires, sont en partie ou totalement détruites. Parallèlement, la famine affecte plus de dix régions du pays, tandis que plusieurs maladies – dont le choléra, le paludisme et la dingue – se propagent à grande échelle [16].
L’intervention humanitaire est particulièrement difficile tant pour des raisons pratiques que financières. Le désintérêt pour la situation ne fait qu’aggraver ces deux aspects [17].
Les observateur·ices constatent de graves entraves à l’acheminement de l’aide humanitaire par les parties au conflit, ainsi qu’un non-respect du statut protégé du personnel et des infrastructures humanitaires [18]. L’intervention humanitaire est donc très compliquée, d’autant que les phénomènes climatiques rendent le terrain difficilement praticable et dangereux.
Au niveau du financement, les Nations Unies estiment à 6 milliards de dollars le financement nécessaire pour couvrir les besoins humanitaires et aider les pays voisins qui accueillent les réfugié·es [19]. Cette crise demeure toutefois largement sous-financée. Selon les Nations Unies, jusqu’en octobre 2025, seulement 25 % des besoins étaient couverts [20]. La situation ne risque pas de s’améliorer puisque de nombreux pays donateurs ont décidé de couper dans l’aide humanitaire – la fermeture de l’USAID constitue à cet égard un coup majeur [21].
Durant l’été 2025, le ministre belge des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, Maxime Prévot, s’est rendu dans un camp de réfugié soudanais en Éthiopie. Il a alors annoncé une contribution de la Belgique de l’ordre de 5 millions d’euros à la crise soudanaise [22], ainsi qu’un renflouement annuel de 3 millions d’euros au Fonds mondial d’urgence des Nations Unies, qui bénéficie également au Soudan. Bien que bienvenues, ces contributions ne restent que des gouttes d’eau dans l’océan.
Quelles solutions face à l’ampleur du conflit ?
Les violations massives des droits humains et la crise humanitaire que connait le Soudan appellent une réponse adaptée à la gravité de la situation. Si la prise de la ville d’El Fasher et les atrocités qui y sont commises ont réveillé la communauté internationale, il n’en demeure pas moins que la solution à cette guerre meurtrière reste encore lointaine. Les enjeux géostratégiques des pays de la région et de certaines puissances attisent le conflit autant qu’ils permettent une certaine impunité des crimes en cours.
Cette guerre pourrait pourtant s’arrêter si la communauté internationale exerçait une pression nécessaire et suffisante, et imposait des sanctions tout en instaurant des embargos contre ceux qui financent ce conflit et ceux qui en profitent [23].
Des résolutions internationales ont déjà appelé à la fin des hostilités et au respect du droit humanitaire. Ainsi, le Parlement européen a condamné fermement les graves violations du droit international humanitaire et des droits humains commises tant par les FAS que par les FSR, ainsi que par les milices et les groupes armés qui leur sont affiliés [24].
Mais, pour arrêter la spirale de la violence, les efforts diplomatiques doivent renforcer la pression politique sur les belligérants afin d’adopter un cessez-le-feu et de trouver une solution politique, qui se base sur le dialogue national, inclue toutes les communautés ethniques, et vise la mise en place d’un gouvernement civil et d’une armée nationale unifiée.
Les États tiers doivent également faire respecter l’embargo sur la fourniture d’armes et de munitions aux belligérants [25]. La pression diplomatique doit aussi viser les pays dont la Russie, l’Egypte et les Emirats arabes unis qui contournent le régime de l’embargo sur les armes. [26]
Tous les États, y compris la Belgique et l’Union européenne, doivent faire davantage pression sur toutes les parties du conflit, y compris les pays tiers, afin de mettre un terme aux attaques contre les civils [27] et l’entrave à l’aide humanitaire. Les sanctions ciblées contre certains responsables des FAS et des FSR en 2024 [28] n’ont pas suffi pour dissuader les auteurs de crimes graves. Les sanctions visant le numéro deux des FSR [29] est le minimum pour une pression additionnelle sur le groupe.
Les crimes ne peuvent pas rester impunis. Afin d’assurer que justice puisse être faite, il est essentiel d’allouer les ressources nécessaires, tant humaines que financières, à la Mission d’établissement des faits [30] et d’appuyer la CPI pour poursuivre ses enquêtes au Soudan [31].
Enfin, il incombe à la Belgique, l’Union européenne et ses autres États membres d’honorer rapidement leurs engagements en versant leur contribution à la réponse humanitaire, tout en soutenant les organisations de la société civile et les journalistes afin qu’ils puissent documenter les atrocités et soutenir les programmes de protection.
[7] L’OMS condamne le massacre de patients et de civils dans un contexte d’escalade de la violence à El-Fasher (Soudan)
[12] Sous couvert d’aide humanitaire, les Émirats arabes unis alimentent activement le conflit au Soudan
[22] La Belgique contribue pour la première fois au fonds humanitaire pour le Soudan - Le Soir ; https://www.lesoir.be/694...
[23] Alaa Busati, avocate : « La guerre au Soudan est alimentée par la cupidité sans borne de tous ceux qui en profitent » ; https://www.lemonde.fr/id...
[24] Fiche de procédure : 2025/2984(RSP) | Observatoire législatif | Parlement européen ; https://www.amnesty.fr/co...
[25] Comment le commerce des armes alimente le conflit au Soudan - Amnesty International France ; https://www.amnesty.fr/co...
[26] Au Soudan, malgré l’embargo, les deux belligérants sophistiquent leur armement ; https://www.lemonde.fr/af...
[27] Soudan. Les civil·e·s doivent être protégés contre l’intensification des attaques des Forces d’appui rapide dans la région du Kordofan - Amnesty International ; https://www.amnesty.org/f...
[28] Soudan : le Conseil ajoute quatre personnes à la liste des sanctions de l’UE en raison de la menace qu’elles font peser sur la paix, la stabilité et la sécurité du pays - Consilium ; https://www.consilium.eur...
[29] Soudan : déclaration de la haute représentante au nom de l’Union européenne - Consilium ; https://www.consilium.eur...
[30] Les atrocités d’El Fasher sous les projecteurs de l’ONU, mais des lacunes persistent en matière de responsabilité au Soudan - DefendDefenders ; https://defenddefenders.o...
[31] Déclaration du Bureau du Procureur de la CPI sur la situation à El Fasher, au Darfour Nord | International Criminal Court ; https://www.icc-cpi.int/f...




