Election présidentielle au Sénégal : un pays plongé dans l’incertitude
Le regard de Mignane Diouf, Forum social sénégalais
Le 3 février 2024, à quelques heures de l’ouverture officielle de la campagne pour l’élection présidentielle, initialement prévue le 25 février 2024, le Président Macky Sall annonce son report à une date inconnue. Pour cet État d’Afrique de l’Ouest à forte tradition démocratique, le seul épargné par la vague de coups d’État dont souffre la région, c’est une situation inédite qui sème de nombreux doutes.
Rencontre avec Mamadou Mignane Diouf, coordinateur du Forum Social Sénégalais.
Jusqu’à présent, la campagne pour la présidence de la République sénégalaise rime avec tensions et bouleversements. Tout d’abord, le Président Sall, réélu en 2019 après un premier septennat, a longtemps fait planer le doute sur sa candidature, et ce malgré la limite de deux mandats imposés par la Constitution. Si en juillet 2023, il s’est finalement engagé à ne pas se représenter, l’incertitude autour de cette présidentielle ne s’est pas estompée pour autant.
En effet, le 3 février 2024, à trois semaines du vote, le Président Sall a porté un coup fatal à la stabilité politique de son pays en reportant la date du scrutin sine die. Le 15 février, le Conseil Constitutionnel est entré en jeu, et a annulé le report de l’élection.
Après ce revirement, le chef de l’État s’est certes engagé à tenir le scrutin « dans les meilleurs délais », mais la population nage toujours dans le flou. Quand auront lieu les élections ? Comment sortir de cette crise inédite dans ce pays considéré comme une vitrine de la démocratie en Afrique ? Comment la société civile sénégalaise s’organise-t-elle dans cette période d’incertitude ? Mamadou Mignane Diouf, coordinateur du Forum Social Sénégalais, partenaire du CNCD-11.11.11, nous éclaire.
Le Sénégal était considéré comme un phare de stabilité démocratique dans une région en proie aux coups d’État et à l’instabilité politique. Comment expliquez-vous ce basculement ?
Cette dynamique démocratique au Sénégal s’explique par plusieurs facteurs. Tout d’abord, à l’indépendance en 1960, nous avons hérité de la tradition du vote, car le pays votait pendant la colonisation française. En effet, dans les colonies du Sénégal et de Mauritanie, deux députés – l’un pour le collège des citoyens, l’autre pour le collège des non-citoyens – étaient à élire. Nous avons aussi connu le multipartisme dès les élections de 1978 et avons fait en sorte que notre armée reste républicaine. A cette époque-là, il y a également eu une multiplication de dynamiques citoyennes au sein des écoles, des collèges, dont je suis moi-même le produit.
C’est après les élections de 2011, qui ont vues les libéraux arriver au pouvoir au détriment des socialistes, que nous avons constaté une certaine fissure.
Le Forum Social Mondial, dont la 11e édition a eu lieu en février 2011 à Dakar, a aussi permis de mettre en place de nouveaux acteurs, de la culture par exemple, qui se sont armés des nouveaux discours alternatifs de paix, de démocratie, de lutte africaine, et ont fait de leur militance culturelle un outil de revendication.
Il faut également souligner qu’une nouvelle génération de militants est arrivée sur la scène politique. Les jeunes sénégalais sont arrivés avec de nouveaux outils, comme les réseaux sociaux. Nous avons aussi vu la multiplication des radios communautaires, des télévisions, etc. Plus récemment, entre 2021 et 2024, le pouvoir au Sénégal a connu une effervescence d’opposants, une montée en puissance des mouvements sociaux contestataires. Cela a fini par écorner l’estime que les Sénégalais avaient pour les dirigeants politiques. Le contexte social n’est donc plus le même que dans les années 80-90.
Le rejet du report de l’élection par le Conseil Constitutionnel représente-t-il une lueur d’espoir ou, au contraire, cela jette davantage de flou sur la situation ?
Beaucoup de questions sont encore sans réponses. Le Conseil va-t-il décider de fixer une date ? S’il ne le fait pas, que va faire l’opposition ? Que va faire le pouvoir ? Certains se demandent également ce que l’armée va faire. Y a-t-il un risque de voir le Sénégal emmené pour la première fois dans le cycle des coups d’État ? Tout est possible, car rien n’est clair pour l’instant.
D’un côté, l’invalidation du report de l’élections par Conseil Constitutionnel a amené une lueur d’espoir pour l’opposition, qui voit le pouvoir juridique reprendre sa capacité de décision sans être influencée par l’exécutif. De l’autre, cette décision a ajouté du flou en ne donnant pas les nouveaux délais dans lesquels il est possible de tenir l’élection.
Actuellement quelle est la priorité de la société civile sénégalaise ?
Elle est très claire : le respect du calendrier électoral. Nous ne voulons pas arriver au 3 avril 2024, date à laquelle Macky Sall est censé quitter le pouvoir, dans une situation où nous n’avons pas un chef de l’État élu légalement. Un tel vide juridique, politique et administratif serait dangereux, car il ouvrirait la porte à d’autres forces organisées. Le chef de l’État lui-même en est conscient.
Comment les organisations de la société civile sont-elles impactées par la situation politique actuelle ?
Cela nous a obligé à rentrer dans une dynamique beaucoup plus unitaire. Face aux attaques, en tant que société civile, nous savons que nous devons rester zen et éviter que l’on nous divise, car nous savons que nous sommes infiltrés.
L’essentiel est qu’aujourd’hui, alors qu’il s’agit d’agir pour faire respecter la Constitution et le calendrier, nos forces l’emportent beaucoup plus facilement. L’opinion publique adhère à notre message.




