Opinion

Crise du Sahel : la Belgique doit rester engagée

Une crise frappée par l'oubli
4 millions de personnes affectées par les inondations sévères en Afrique de l'Ouest et du Centre
4 millions de personnes affectées par les inondations sévères en Afrique de l’Ouest et du Centre
© UNICEF/UNI640940/Pouget

Au Sahel, près d’une personne sur quatre a besoin d’une aide humanitaire d’urgence. La majorité sont des femmes et des enfants. Pourtant, la crise sahélienne est frappée par l’oubli.

À peine remis de la période de pénurie alimentaire qui précède celle des récoltes, les habitants du Sahel ont dû faire face à des inondations catastrophiques qui ont fait plus de 900 morts et 3,5 millions de personnes sinistrées. Les pluies torrentielles ont tout emporté sur leur passage : maisons, bétail, récoltes… détruisant la source de subsistance de milliers de ménages.

L’insécurité alimentaire a rarement été aussi élevée au Sahel. Au Tchad, elle a augmenté de 170 % par rapport à la moyenne des dernières années. Au nord-est du Mali, plus d’un tiers des enfants souffrent de malnutrition aiguë, un niveau jamais atteint depuis dix ans, qui dépasse de loin les seuils d’alerte fixés par la communauté internationale.

La crise alimentaire s’explique par différents facteurs. Des phénomènes météorologiques de plus en plus extrêmes qui causent sécheresses et inondations (48,5 degrés observés au Mali en avril 2024), amenuisant les récoltes. Une inflation galopante doublée d’un sous-investissement chronique dans les zones rurales et l’agriculture, source de revenus et de sécurité alimentaire pour une large part des ménages. Des conflits qui se sont intensifiés depuis 2019, et face auxquels les populations sont en première ligne (environ 10.000 morts en 2023). Forcées de fuir, d’abandonner leurs terres et leurs possessions, elles viennent grossir les rangs des personnes déplacées, déjà au nombre de 3 millions.

Manque de visibilité

Au Sahel, près d’une personne sur quatre a besoin d’une aide humanitaire d’urgence. La majorité d’entre eux sont des femmes et des enfants. Pourtant, la crise sahélienne est frappée par l’oubli. Malgré l’ampleur manifeste des besoins, quatre pays de la région (Burkina Faso, Mali, Niger et Tchad, sans compter le Soudan voisin) se retrouvent cette année au classement mondial des 10 crises négligées.

En cause ? Un manque de visibilité dans nos médias, de priorisation sur la scène internationale et la baisse des subventions allouées à l’aide humanitaire et au développement. En 2023, la communauté humanitaire n’a ainsi pu soutenir que 52 % des personnes dans le besoin au Sahel et les plans de réponse humanitaire n’ont été financés qu’à hauteur de 32 % des fonds nécessaires. Cette tendance ne pourrait que se voir renforcée par les coupes budgétaires dans l’aide publique au développement envisagées par la Coalition Arizona sous couvert de défédéralisation larvée de la Coopération belge, alors que celle-ci dépasse à peine 0,4 % du RNB actuellement.

La Belgique peut revoir les priorités absolues pour sa coopération avec le Sahel en investissant par exemple dans l’agriculture et en intensifiant l’aide alimentaire d’urgence.

Le Sahel constitue l’étranger proche de l’Union européenne. Géographiquement bien entendu, mais aussi historiquement et par les nombreux liens qui nous unissent – humains, économiques, géopolitiques, linguistiques… Face aux défis mondiaux, et vu leur acuité toute particulière dans la région, la Belgique doit continuer à accorder au Sahel une attention particulière via son engagement financier, diplomatique et politique. Il en va de notre bien-être à tous, car la sécurité et la prospérité de la Belgique et des Belges commencent à l’étranger : la coopération au développement est un investissement dans notre société et notre économie, non seulement celle des autres. Face aux défis sécuritaires, économiques et climatiques contemporains, la solidarité internationale est la seule garante de notre avenir commun.

Replacer la solidarité au cœur de la Coopération belge

Il en va également des valeurs que nous souhaitons défendre. Pouvons-nous imaginer tourner le dos à nos engagements internationaux – ceux de défendre les droits humains, d’allouer 0,7 % de nos richesses pour l’aide au développement – et rompre nos liens de coopération avec les habitants du Sahel ?

Pour la Coopération belge, il est souvent difficile de respecter les principes d’alignement et d’appropriation démocratique dans des contextes en crise. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont tour à tour connu des transitions extra-constitutionnelles depuis 2020, causant le désengagement de certains États européens. Dans de telles conditions, la coopération peut perdurer à travers le dialogue constructif avec les autorités en place et les sociétés civiles qui représentent les intérêts des communautés : les ONG, les organisations syndicales, les associations professionnelles, de jeunes et de femmes, et tant d’autres.

Avant tout, il s’agit de conserver la solidarité avec les populations locales au cœur de la Coopération belge. La Belgique peut revoir les priorités absolues pour sa coopération avec le Sahel en investissant par exemple dans l’agriculture et en intensifiant l’aide alimentaire d’urgence. Elle peut financer la réhabilitation des centres de santé et des écoles pour restaurer l’accès des populations aux infrastructures de base, détruites par les conflits ou débordées par l’afflux des déplacés. La Belgique peut également encourager des politiques de création d’emplois décents, renforcer le dialogue social ou encourager l’autonomisation économique des jeunes et des femmes. Elle peut soutenir des initiatives de paix et de dialogue car la crise qui secoue la région s’est aggravée en prenant racine dans des inégalités territoriales. En particulier, elle peut protéger l’espace civique, condition essentielle pour permettre aux sociétés civiles locales d’agir en levier d’un développement et d’une paix durables.

La volonté politique et la solidarité avec le Sahel et ses habitants sont plus que jamais nécessaires pour s’attaquer aux causes de la souffrance et des inégalités, pour notre bien commun.

Une opinion cosignée par Caritas International Belgique, le CNCD 11.11.11, la CSC, Iles de Paix, Humundi et Oxfam Belgique et publiée sur LaLibre.be le mardi 15 octobre 2024.