Construire des coalitions fortes pour peser sur le débat public
Le 4 septembre dernier, le CNCD-11.11.11 rassemblait organisations et syndicats agricoles pour contester d’une même voix l’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur. Unir les différent·es acteur·rices autour d’un même objectif, c’est l’art délicat du CNCD-11.11.11, raconté par Jean-Gabriel Vermeire, qui coordonne les mobilisations au CNCD-11.11.11.
Il est déjà 16h, et le ciel de Bruxelles hésite entre gris et noir. De gros nuages s’amoncellent au-dessus du Parlement européen. Amaury, chargé de recherche sur la souveraineté alimentaire au CNCD-11.11.11 et avec qui j’organise cette mobilisation, lève la tête, plisse les yeux, et me lâche en riant : « On croise les doigts pour qu’il ne pleuve pas avant qu’on ait fini de monter ce bonhomme de paille. »
Devant nous, un tas de ballots, quelques barres métalliques et une bâche trempée composent ce qui deviendra, dans moins d’une heure, un symbole géant : l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur, matérialisé sous forme de marionnette qu’on détruira collectivement à la fin de la mobilisation.
On a prévenu la police et obtenu leur tolérance, vérifié la météo vingt fois, renforcé la structure pour résister aux rafales annoncées. L’adrénaline monte. Les pensées s’entrechoquent : est-ce que les partenaires seront tous là ? Est-ce que la presse viendra ? Est-ce qu’on arrivera à réunir le monde dont on parle depuis des semaines ? Les invitations sont parties, le communiqué est prêt, les journalistes ont confirmé, le photographe et le vidéaste sont sur place. Derrière l’aspect concret, c’est tout un travail invisible qui s’incarne là, au pied du Parlement.
De la paille et du lien
Pendant qu’Amaury attache la tête du bonhomme avec un câble de fer, je le vois sourire, concentré. Je me surprends à penser : je ne reviens pas qu’on ait réussi à mettre autant de partenaires ensemble. Des partenaires qui, d’habitude, ne travaillent pas côte à côte. Certains ne montent d’ailleurs jamais sur la même scène. Et pourtant, aujourd’hui, ils diront tous d’une seule voix : « STOP UE-Mercosur ! ».
Cela fait des années que nous travaillons sur ce dossier au CNCD11.11.11, et c’est la première fois qu’on atteint une telle alliance. On a fait des réunions par dizaines, des permanences téléphoniques, des visios interminables. On a écouté, rassuré, expliqué. On a cherché les points communs et mis les désaccords de côté. Notre force, c’est ce tissage patient entre des mondes militants très différents : les syndicats agricoles, les ONG environnementales, les associations de solidarité internationale, les collectifs de consommateur·rices, les médecins inquiets des effets sanitaires d’un commerce dérégulé. Tous ces bouts de société civile qui, mis ensemble, deviennent un front uni. C’est ça, le cœur du métier du CNCD-11.11.11 : mettre en commun, faire coalition, donner du poids à nos idées pour qu’elles soient intégrées dans notre société sans casser la confiance.
L’art délicat de la coalition
Travailler en coalition, c’est un art, un équilibre fragile entre convictions et compromis. Derrière chaque photo d’action ou communiqué de presse, se cachent des heures d’écoute, de diplomatie, de médiation. On alterne constamment entre deux niveaux : le collectif — les grandes réunions plénières où tout le monde parle, débat, parfois s’échauffe — et l’individuel — les discussions bilatérales pour lever les hésitations, apaiser les tensions, maintenir la confiance. Le CNCD-11.11.11 a appris à jouer sur ces deux registres. Souvent, on avance mieux quand on fait ensemble, avant même de signer ensemble. Une action commune, une banderole partagée, un communiqué collectif : ces gestes concrets deviennent des ponts entre des cultures militantes parfois opposées. C’est ce que j’appelle la « diplomatie de la barricade ».
Ce 4 septembre 2025 fera donc symboliquement date. Pour la première fois, les trois principaux syndicats agricoles belges — la FWA, la FJA et la FUGEA — ont partagé la même scène, installée devant le Parlement européen. À leurs côtés, Greenpeace, Oxfam, les Mutualités, des associations de jeunesse, des collectifs citoyens, des mouvements de santé publique… C’est une alliance rare, presque improbable, rendue possible par ce patient travail de mise en commun et, disons-le, par
un contexte favorable.
On avait espéré que 300 personnes participent à la mobilisation. En voyant la place du Luxembourg se remplir, on comprend qu’on y est presque. Ce n’est plus juste une action. C’est un signal politique, un moment où des voix multiples deviennent un chœur. En regardant ce bonhomme de paille s’effondrer sous les applaudissements, je me dis qu’en fait, c’est plus qu’une victoire symbolique ; c’est la démonstration que la société civile belge peut parler d’une
seule voix, même sur un sujet complexe comme un accord commercial international. Quelle que soit l’issue du vote, cette journée nous a montré que nous avions les moyens, ensemble, de peser sur le débat public, d’influer sur la politique commerciale, de faire entendre une autre vision du commerce : juste, durable, respectueuse des peuples et de la planète.
La force du collectif
Notre rôle, au CNCD-11.11.11, n’a pas seulement été de coordonner, mais aussi de traduire les différences en alliances, d’aider à ce que chaque acteur — agriculteur·rice, écologiste, syndicaliste, médecin — se sente partie prenante d’un même combat. On n’efface pas les divergences ; on apprend à les transformer en force collective.
En redescendant le matériel, trempé mais souriant, Amaury lâche : « Il y a cinq ans, on n’aurait jamais cru voir ça ! » Je hoche la tête. Oui, c’est vrai. Et c’est sans doute ce qui me rend le plus fier : ce moment où des mondes se rejoignent.
Le CNCD-11.11.11 porte dans son ADN cette conviction : c’est ensemble qu’on change la société. Et s’il faut parfois des barres métalliques pour faire tenir un bonhomme de paille, il faut surtout du lien, de la patience et une bonne dose d’humanité pour faire tenir une coalition.




