L’aide au développement insuffisante face aux crises qui se multiplient

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L’OCDE vient de publier les chiffres de l’aide au développement pour l’année 2021. L’aide internationale augmente de 4,4%, suite en grande partie à la comptabilisation en aide au développement des dons de vaccins anti-Covid. De son côté, l’aide belge diminue en pourcentage de nos richesses, passant de 0,48% à 0,46% du revenu national brut. Le gouvernement belge doit adopter au plus vite une trajectoire pluriannuelle de croissance de l’aide au développement pour respecter ses engagements et répondre aux conséquences de la pandémie et de la guerre en Ukraine.

L’aide internationale augmente…

L’OCDE publie chaque année en avril les données préliminaires de l’aide au développement au niveau mondial [1]. Pour l’année 2021, l’aide internationale a augmenté de 4,4% par rapport à 2020, pour atteindre un niveau record de 179 milliards USD. Cette aide a augmenté dans 23 pays donateurs, contre 6 pays dans lesquels elle a diminué. Les plus grands donateurs, en valeur nominale, sont restés les Etats-Unis (42,3 milliards USD), l’Allemagne (32,2 milliards USD), le Japon (17,6 milliards USD), le Royaume-Uni (15,8 milliards USD) et la France (15,4 milliards USD).

Il est positif de constater que l’aide internationale a également augmenté vers l’Afrique sub-saharienne (+2%) et la catégorie des pays dits « les moins avancés » (+2,5%), c’est-à-dire les pays dont les indices de développement humain sont les plus faibles au monde. Néanmoins, si elle a augmenté aussi vers les pays à faible revenu (+ 1%), elle a augmenté bien davantage encore vers les pays à revenu intermédiaire (+7% vers les pays à revenu moyen inférieur et +6% vers les pays à revenu moyen supérieur).

… Mais reste insuffisante

Les nouvelles semblent bonnes, mais elles ne le sont pas tout à fait. Si l’on mesure l’aide internationale en pourcentage des richesses des pays donateurs, celle-ci a en fait stagné entre 2020 et 2021, représentant 0,33% du revenu national brut seulement – soit moins de la moitié de l’objectif international de 0,7%. Un montant totalement insuffisant pour soutenir les pays du Sud à faire face aux crises multiformes qui se multiplient au niveau mondial.

En outre, l’augmentation de l’aide en volumes n’est pas le résultat d’une politique de refinancement de la solidarité internationale à long terme : elle est due presque totalement aux dons de vaccins anti-Covid qui ont été envoyés aux pays du Sud en 2021. En effet, les pays donateurs ont dépensé 18,7 milliards USD dans la lutte contre la Covid-19, soit plus de 10% de l’aide totale. Les dons de vaccins anti-Covid ont représenté à eux seuls 6,3 milliards USD de l’aide internationale. Résultat : s’ils n’avaient pas été comptabilisés dans l’aide internationale, celle-ci n’aurait en fait augmenté que de 0,6% en 2021.

OCDE

La Belgique s’éloigne de l’objectif de 0,7%

De son côté, l’aide au développement de la Belgique a augmenté de 2,3% en valeur nominale pour atteindre les 2,6 milliards USD. Mais elle a diminué en valeur relative de 0,48% à 0,46% du revenu national brut. La Belgique s’est donc éloignée de l’objectif international situé à 0,7%, pourtant respecté ou même dépassé par d’autres donateurs (Danemark (0,7%), Allemagne (0,74%), Luxembourg (0,99%), Norvège (0,93%), Suède (0,92%)). Elle est restée sous la moyenne européenne, qui s’élève à 0,49% du RNB, et est entourée de pays voisins qui sont tous, sans exception, plus généreux qu’elle. Elle se retrouve ainsi à la 11e place des donateurs en pourcentage du RNB, et à la 16e place en volumes (cfr. graphiques ci-dessous).

De l’aide qui n’en est pas : les surplus de vaccins anti-covid

Que ce soit au niveau international ou belge, le volume de l’aide au développement est d’autant plus insuffisant que les pays donateurs de l’OCDE continuent de comptabiliser en aide des financements qui n’en sont pas. Une nouveauté de cette année : les pays donateurs ont décidé de comptabiliser en aide au développement les dons de leurs surplus de vaccins anti-Covid aux pays en développement. Au niveau international, la valeur de ces surplus a été comptabilisée à hauteur de 2,3 milliards USD, représentant 1,3% de l’aide totale.

Certes, les chiffres sur la quantité des surplus de doses ont été publiés en toute transparence (sans toutefois y inclure les types de vaccins donnés, ou le prix comptabilisé par dose). Le Comité d’aide au développement de l’OCDE a également pu empêcher dans une grande mesure que les doses données ne soient comptabilisées à un prix plus élevé que celui auquel elles avaient été achetées. Mais cette comptabilisation en aide officielle des surplus de doses reste problématique : premièrement, ces doses n’ont jamais été achetées dans l’intérêt des pays du Sud au départ, bien au contraire. En effet, les pays riches se sont accaparé la majorité des vaccins anti-Covid, contribuant ainsi à une inégalité vaccinale qui a plus que probablement coûté des vies humaines. Il est pour le moins cynique de se féliciter ensuite, en comptabilisant en aide au développement les dons des surplus de doses de vaccins, qui sont arrivées trop tard, parfois avec des dates d’expiration trop proches et un manque d’équipement pour les administrer.

Plusieurs pays donateurs, comme les Etats-Unis, les Pays-Bas et le Luxembourg ont donc refusé de comptabiliser ces dons de surplus de vaccins en aide au développement. La Belgique a quant à elle comptabilisé les surplus de doses donnés à un prix plus bas que celui auquel ces doses avaient été achetées, suivant le prix convenu entre Gavi et le fabricant des vaccins concernés. Au total, la Belgique a ainsi comptabilisé la valeur des surplus donnés à hauteur de 32 millions USD, représentant 1,3% de l’aide belge. Selon l’OCDE, si la Belgique n’avait pas comptabilisé ces surplus de doses comme de l’aide belge, celle-ci n’aurait augmenté que de 1% en 2021, plutôt que le chiffre officiel de 2,3%.

Les frais d’accueil de demandeurs d’asile représentent 10% de l’aide belge

Les frais d’accueil de demandeurs d’asile sont eux aussi comptabilisés comme de l’aide au développement par la quasi-totalité des pays donateurs. Aussi nécessaires soient-ils, ces frais sont dépensés sur le territoire des pays donateurs et ne devraient donc pas être comptabilisés comme des financements octroyés aux pays du Sud. Au niveau international, ces frais représentaient 9,3 milliards USD, soit 5,2% de l’aide totale en 2021. Si cela représente déjà un gonflement artificiel de l’aide internationale, ces chiffres vont encore augmenter en 2022 suite à la guerre en Ukraine qui a déjà engendré plus de 4 millions de personnes réfugiées – un chiffre supérieur à celui des réfugiés syriens arrivés en Europe au pire de la « crise de l’accueil » en 2015-2016.

Comme les autres pays donateurs, la Belgique a elle aussi comptabilisé les frais d’accueil de demandeurs d’asile comme de l’aide au développement. Or en 2021, ces frais ont presque doublé (passant de 134 à 251 millions USD) pour représenter près de 10% de l’aide belge – le double de la moyenne internationale, et le plus haut pourcentage de la classe européenne. Ils viennent ainsi particulièrement gonfler une aide déjà insuffisante. Selon l’OCDE, si les frais d’accueil de demandeurs d’asile n’avaient pas été comptabilisés comme de l’aide belge, la valeur nominale de celle-ci aurait diminué de 2,1% en 2021.

Une aide insuffisante face aux défis de notre époque

L’OCDE ne se prive pas de rappeler que l’aide internationale a plus que doublé depuis 2000. Et cela est positif en soi. Mais la cruelle vérité demeure : cette aide reste totalement insuffisante face aux conséquences dramatiques de la pandémie de Covid-19 et plus récemment de la guerre en Ukraine. Suite au coronavirus, l’extrême pauvreté dans le monde avait déjà augmenté pour la première fois en vingt ans. Désormais, avec la guerre en Ukraine et l’augmentation des prix de l’énergie et des denrées alimentaires, Oxfam estime que ce sont plus de 250 millions de personnes supplémentaires qui pourraient encore basculer dans l’extrême pauvreté en 2022 – soit l’équivalent des populations du Royaume-Uni, de la France, de l’Allemagne et de l’Espagne réunies. La faim dans le monde va elle aussi s’aggraver suite à l’augmentation spectaculaire des prix des denrées alimentaires, selon les chiffres de la FAO – les pays du Sud étant les premières victimes.

La solution ? Un plan de croissance vers les 0,7% en 2030

Face à ce monde de plus en plus instable et inégalitaire, un minimum serait que les pays donateurs respectent l’engagement international de mobiliser 0,7% de leur revenu national brut pour l’aide au développement. Selon Oxfam, s’ils avaient déjà respecté cet engagement en 2020, ils auraient mobilisé 190 milliards USD supplémentaires : assez pour vacciner la population entière des pays à faible revenu et des pays à revenu moyen inférieur. Ils auraient ainsi peut-être pu éviter la multiplication de plusieurs variants du coronavirus et la prolongation de la pandémie.
Le gouvernement belge a lui aussi un rôle à jouer, en adoptant une trajectoire de croissance pour que son aide officielle atteigne les 0,7% du RNB pour 2030 au plus tard. Cet engagement est déjà entériné dans l’accord de gouvernement : il ne manque donc que de courage politique pour le mettre en pratique.

[1Sauf mention contraire, toutes les données et les graphiques de cet article proviennent de : OCDE, ODA Levels in 2021- Preliminary data. Detailed Summary Note, Paris : 12 avril 2022, https://www.oecd.org/dac/...