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Changement climatique, greedflation et spéculation

« La hausse des prix des denrées alimentaires n'est certainement pas due uniquement au changement climatique »

Une analyse de la Banque nationale qui manque de profondeur

Dans son récent rapport sur le changement climatique et la hausse des prix des denrées alimentaires, la Banque nationale de Belgique (BNB) reste aveugle à un certain nombre de causes économiques structurelles. C’est l’avis d’un certain nombre d’expert·es d’ONG qui soulignent l’effet de la spéculation, de la cupidité et du monopole sur les prix des denrées alimentaires et souhaitent que la politique s’attaque à ces causes profondes.

Amaury Ghijselings, Jonas Jaccard, Fairouz Gazdallah , Lara Sarcinella, Tomaso Ferrando 17 décembre 2024

Le 13 novembre 2024, la Banque nationale de Belgique (BNB) publiait un rapport explorant les effets du changement climatique sur l’inflation alimentaire. Dans un contexte où le climato-scepticisme progresse, notamment avec la réélection de Donald Trump et le recul des réglementations issues du Pacte vert, il est utile pour une institution nationale de réaffirmer des vérités scientifiques fondamentales, telles que l’existence de l’effet de serre et les liens entre climat et systèmes alimentaires.  

Cependant, ce rapport soulève plusieurs questions. Pourquoi la BNB s’appuie-t-elle sur une analyse fondée sur une littérature qu’elle-même qualifie d’“encore à ses débuts” ? Et pourquoi, parallèlement, rejette-t-elle catégoriquement l’idée de « greedflation » (inflation motivée par des profits excessifs) pourtant soutenue par des institutions comme le Fonds monétaire international (FMI) ?

Le climat comme écran de fumée

Il est indéniable que le changement climatique impacte l’inflation alimentaire. Cependant, réduire cette complexité à une simple relation de cause à effet entre événements climatiques extrêmes et hausses de prix est simpliste, surtout dans un pays comme la Belgique, qui dépend largement des importations pour son alimentation. Dans son analyse, la BNB détourne l’attention des véritables dynamiques structurelles : la spéculation sur les matières premières, la concentration du pouvoir de marché et les marges excessives de certaines entreprises. La BNB, pourtant consciente du manque de consensus scientifique sur le climat et l’inflation, minimise l’influence bien documentée des marges bénéficiaires des grandes entreprises

La finance et la spéculation : des responsabilités oubliées

Plusieurs rapports, dont celui du FMI [1] montrent que dans la zone euro, 45 % de l’inflation entre 2022 et 2023 était attribuable à l’augmentation des profits des entreprises. Une autre étude, menée par l’Institute for Public Policy Research (IPPR) en 2023, révèle que les profits des grandes multinationales, notamment dans les secteurs de l’alimentation, ont augmenté de 30 % en moyenne depuis 2019, bien au-delà de la hausse des coûts réels.

Des produits hautement financiarisés comme le blé ou le café, subissent les effets d’une spéculation qui exacerbe les fluctuations des prix, rendant les denrées alimentaires inaccessibles et perturbent la situation financière de paysans et agriculteurs. Pourtant, ces dynamiques sont absentes de l’analyse de la BNB. 

En Belgique, l’économiste et professeur à l’ULB, Olivier Malay, a expliqué a mis en évidence à maintes reprises [2] que des industriels belges, notamment dans le secteur alimentaire, ont profité de l’inflation pour augmenter leurs bénéfices de manière significative [3]. En 2022, plus de 45% des industriels alimentaires belges ont vu leurs bénéfices bondir. On parle d’une hausse du profit de plus de 662 millions d’euros pour ce secteur, bien au-delà des augmentations justifiées par les coûts de production.  Près de la moitié de ces profits supplémentaires ont été réalisés à l’international, selon Malay, montrant que ces superprofits ne sont pas faits uniquement sur le dos des Belges, mais aussi dans tous les pays ou des produits issues de l’industrie alimentaire sont exportés.

Quant aux supermarchés, Malay souligne que, s’ils n’ont pas directement profité de l’inflation en 2022, il est fort probable qu’à partir de 2023 ils aient augmenté leurs prix pour retrouver leur niveau de rentabilité d’avant la crise. Bien qu’ils dépendent des industriels (plus particulièrement les fournisseurs et distributeurs) pour fixer leurs prix d’achat, ils maintiennent un modèle centré sur la recherche de profits. Cette stratégie aura sans doute contribué à augmenter les prix. 

Les stocks publics : une solution structurelle oubliée

Face à ces crises systémiques, la mise en place des mécanismes de régulation des marchés agricoles est plus que jamais nécessaire. Les stocks publics offrent des alternatives concrètes et éprouvées. Ces mécanismes de régulation permettent d’acheter, de stocker et de distribuer des denrées alimentaires. Les stocks publics peuvent aider à contrôler l’inflation et lutter contre la spéculation, protéger les producteurs en assurant des débouchés de production ainsi que les consommateurs en maintenant la disponibilité des denrées alimentaires. Ils représentent donc un outil de contrôle public et sont une manière d’intervenir dans la fixation des prix, si tant est qu’ils soient en quantités suffisantes pour exercer une influence réelle. 

L’exemple des crises (de prix) alimentaires passées, comme celle concomitante à la crise financière de 2007-2008 ou celle de 2022 suite à la guerre en Ukraine, montre bien que les activités de spéculation et l’absence de stocks suffisants ont aggravé les flambées des prix. Obligés de s’alimenter sur les marchés internationaux, les pays fortement importateurs ont ainsi connu des situations d’insécurité alimentaire aux conséquences dramatiques.

L’existence de stocks suffisants permet pourtant de diminuer temporairement la dépendance aux marchés internationaux et ainsi atténuer l’impact des chocs externes. Par ailleurs, la transparence vis-à-vis des stocks publics et surtout privés est indispensable afin d’éviter les phénomènes de spéculation financière4.

Vers une réponse globale et équitable

Plutôt que de se limiter à des solutions monétaires ou à une simple reconnaissance des impacts climatiques, il est temps de proposer des politiques globales qui s’attaquent aux causes profondes de l’inflation alimentaire. 

Cela inclut non seulement la régulation des marchés financiers, la lutte contre la spéculation et l’amélioration de la transparence sur les marges bénéficiaires dans les chaînes d’approvisionnement, mais aussi la réforme des relations commerciales internationales. Un tel système commercial réformé doit soutenir la constitution de stocks publics et contribuer au développement de systèmes alimentaires régionaux et locaux, renforçant ainsi la résilience et permettant une répartition plus équitable au sein de la chaîne alimentaire.

Étant donné que les chiffres de la Banque nationale de Belgique (BNB) s’arrêtent pour la plupart avant la grande indexation de janvier 2023, il serait pertinent qu’elle revoie ses conclusions à la lumière des données plus récentes, mais aussi qu’elle appelle à réguler les marchés financiers, à lutter contre la spéculation et à demander une transparence accrue sur les marges bénéficiaires dans les chaînes d’approvisionnement.


Signataires : Fairouz Gazdallah, chargée de Souveraineté alimentaire chez Oxfam Belgique ; Lara Sarcinella, chercheuse chez FairFin ; Amaury Ghijselings, chargé de plaidoyer souveraineté alimentaire au CNCD-11.11.11 ; Jonas Jaccard, chargé de plaidoyer chez Humundi ; Tomaso Ferrando, professeur à l’Université d’Anvers, Law and Development Research Group and Institute of Policy Development.

Cette tribune a été publiée en néerlandais par le magazine MO* le 29 novembre 2024.

Notes de bas de page

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URL : https://www.coalitionagainsthunger.be/La-hausse-des-prix-des-denrees