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BRICS+ : alternative ou obstacle pour un monde juste et durable ? |
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Malgré l’expansion des BRICS et leur ambition de rééquilibrer les rapports de force économiques, les résultats de leurs institutions restent en deçà des attentes et leurs politiques risquent de reproduire un système économique inégalitaire et insoutenable. |
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Arnaud Zacharie
27 janvier 2025
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Les « BRIC » — pour Brésil, Russie, Inde et Chine — ont d’abord été baptisés de la sorte par deux rapports publiés en 2001 et en 2003 par la banque d’affaires Goldman Sachs qui pointaient le dynamisme économique des quatre pays [1], avant qu’ils décident de se coaliser formellement en un « club diplomatique » et d’organiser un premier sommet commun en juin 2009, où ils ont notamment revendiqué une représentation plus importante dans les institutions financières internationales. En 2011, les BRIC se sont élargis à l’Afrique du Sud pour former le groupe des « BRICS » (« S » pour South Africa). Les alternatives des BRICS aux institutions financières internationalesLassés d’attendre l’approbation des pays occidentaux pour voir leur poids économique reconnu à sa juste valeur dans les organisations internationales, les BRICS, Chine en tête, ont cherché à s’émanciper du FMI et de la Banque mondiale en lançant leurs propres initiatives. En juillet 2014, les BRICS ont annoncé la création de la Nouvelle Banque de Développement et d’un Fonds de réserve officiellement baptisé Contingency Reserve Arrangement (CRA) [2]. À l’instar du FMI, le CRA a pour but d’enrayer les crises de balance des paiements en octroyant des lignes de crédits à court terme en cas de déséquilibres financiers, tandis que la Nouvelle Banque de Développement vise le financement de projets de développement et d’infrastructures, à l’instar de la Banque mondiale. Contrairement aux pratiques décriées du FMI et de la Banque mondiale, dont les prêts sont conditionnés à des réformes structurelles et dont les droits de vote découlent des contributions des Etats membres, ces deux nouvelles institutions affichent pour particularité d’octroyer des prêts sans conditionnalité et de fonctionner sur la base d’un mode de décision où chaque État membre dispose des mêmes droits de vote. En 2024, les BRICS sont devenus les « BRICS+ », en accueillant cinq nouveaux pays (Ethiopie, Egypte, Iran, Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis, tandis que l’Argentine qui devait également adhérer a finalement décliné l’invitation après l’élection du président Milei). Les BRICS+ rassemblent près de la moitié de la population mondiale et le quart du PIB mondial (et même plus du tiers en parité de pouvoir d’achat). Parmi eux, l’économie chinoise est le coureur de pointe : elle est devenue en 2014 la première économie mondiale en parité de pouvoir d’achat, détrônant les États-Unis. Lors du 16e sommet des BRICS, organisé en octobre 2024 à Kazan, treize pays ont obtenu le nouveau statut de « pays partenaires » des BRICS+ à côté des dix pays adhérents aux BRICS+. L’expansion des BRICS à de nouveaux membres comporte des avantages géostratégiques : l’élargissement à trois pays du Moyen-Orient qui font partie des principaux producteurs de pétrole et de gaz permet aux BRICS de renforcer leur contrôle de l’approvisionnement en hydrocarbures ; l’apport d’acteurs clés du système financier international, comme les Emirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite, permet d’accélérer la stratégie de « dédollarisation » des BRICS en augmentant les échanges payés autrement qu’en dollar ; l’adhésion de l’Egypte pourrait favoriser le commerce international des BRICS+ via le canal de Suez ; l’élargissement à deux nouveaux pays africains donne accès à une main-d’œuvre jeune et abondante ; l’expansion des BRICS devrait augmenter les moyens de la Nouvelle Banque de Développement et le levier des pays émergents au sein des organisations internationales ; enfin, cet élargissement devrait contribuer à renforcer la construction d’un ordre mondial plus multipolaire, tel que revendiqué par le groupe des BRIC depuis sa création [3]. Cette expansion des BRICS comporte également de sérieux défis, tels que les divergences accrues découlant d’agendas politiques de plus en plus diversifiés, les inégalités économiques croissantes entre les membres du groupe et la rivalité croissante avec les pays occidentaux. La question de l’élargissement des BRICS a elle-même révélé les divergences croissantes entre la Chine et la Russie d’une part, qui ont fait de cette expansion une priorité, et les trois autres pays qui étaient réticents, car il craignent une dilution de leur poids au sein du groupe, ainsi que son évolution vers un bloc anti-occidental. Une alternative pour les pays du Sud ?Les BRICS+ ont pour ambition de rééquilibrer le système de gouvernance économique mondiale pour offrir une alternative aux pays en développement. Même si certains de ses membres sont des alliés des Etats-Unis (comme l’Egypte ou l’Arabie Saoudite), les BRICS+ participent au processus de « désoccidentalisation » du monde. Mais il ne suffit pas de se positionner en bloc anti-occidental pour assurer une alternative crédible [4]. Il ne suffit pas non plus de construire un ordre mondial multipolaire pour le rendre plus démocratique. D’une part, les pays des BRICS+ sont en majorité dirigés par des gouvernements non démocratiques qui répriment leur population et ont peu de considération pour le respect des droits humains et de l’environnement. D’autre part, les résultats obtenus par la Nouvelle Banque de Développement et le Fonds de réserve des BRICS ne sont pas à la hauteur des attentes. La Nouvelle Banque de Développement a certes financé des dizaines de projets, mais elle a fait face à de sérieux problèmes de gouvernance, notamment dénoncés par son ancien vice-président, le Brésilien Paulo Nogueira Batista [5]. Les décaissements et la mise en œuvre des projets ont été trop lents et les résultats sur le terrain trop maigres. Quant au fonds de réserve (CRA), il n’a octroyé aucun crédit depuis sa création en 2015. Par conséquent, ces nouvelles institutions n’ont à ce stade pas permis d’octroyer aux BRICS le pouvoir nécessaire pour réformer l’économie mondiale autour de nouvelles règles plus justes et plus favorables aux pays du Sud. Plutôt qu’une alternative au FMI et à la Banque mondiale, elles sont des institutions qui leur sont complémentaires. Malgré les discours sur la coopération Sud-Sud qui ne sont pas sans rappeler les discours anticoloniaux de la conférence du tiers-monde à Bandung en 1955, le commerce Sud-Sud a tendance à reproduire l’échange inégal du commerce Nord-Sud au profit des puissances émergentes – à commencer par la Chine : les matières premières des pays à faible revenu sont échangées contre les produits industriels à plus forte valeur ajoutée des pays émergents comme la Chine. C’est notamment le cas du commerce sino-africain : plus des deux tiers des exportations africaines vers la Chine concernent le pétrole et le tiers restant représente en majorité d’autres matières premières, notamment minières, tandis que la Chine exporte vers l’Afrique un éventail de produits manufacturés et de machines à plus forte valeur ajoutée [6]. Le même phénomène s’observe dans le cas du commerce entre la Chine et l’Amérique latine : les exportations latino-américaines croissantes de pétrole et de produits miniers et agricoles ont eu pour contrepartie les importations de produits manufacturés et les investissements en provenance de Chine [7]. Preuve que l’échange inégal s’opère aussi entre membres des BRICS+, le schéma des échanges entre la Chine et le Brésil, pourtant principale puissance émergente de la région, est identique, tout comme les échanges entre la Chine et l’Inde en Asie : les matières premières à faible valeur ajoutée de l’Inde (minerai de fer, poisson, pétrole, coton) sont échangées contre une diversité de produits industriels chinois à forte valeur ajoutée [8]. ConclusionEn dépit de leur ambition de rééquilibrer les rapports de force économiques et d’offrir une alternative aux institutions dominées par l’Occident, les BRICS peinent à concrétiser leurs objectifs. Leurs nouvelles institutions n’ont pas encore démontré leur efficacité à réformer l’économie mondiale ou à apporter des changements favorables au développement durable. De plus, l’expansion du groupe pourrait accentuer les divergences internes, tandis que le commerce Sud-Sud tend à reproduire l’échange inégal du commerce Nord-Sud. A cette aune, les BRICS+ ne semblent pas en mesure de représenter une alternative crédible pour promouvoir un monde juste et durable. |
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Cet article a été publié dans le magazine Imagine demain le monde, janvier 2025. |
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Notes de bas de page [1] J. O’Neill, « Building Better Global Economic BRICs », Global Economics Papers, Goldman Sachs, n°66, 30th November 2001 ; D. Wilson, « Dreaming with BRICs : The Path to 2050 », Global Economics Papers, Goldman Sachs, n°99, 1st October 2003. [2] Sixth Brics Summit, Fortaleza Declaration and Action Plan, Fortaleza, Brésil, 15 juillet 2014, §11-13. [3] A. Sulthan, « BRICS Expansion – What the New Members Mean for the Global Economy », SAR Publisher, 2024. BRICS Expansion - What the New Members Mean for the Global Economy - SAR Publisher [4] Centre Tricontinental, BRICS+ : Une alternative pour le Sud global ?, Alternatives Sud vol. 31-2024/1, Syllepse, 2024. [5] P. Nogueira Batista , « BRICS Financial and Monetary Initiatives – the New Development Bank, the Contingent Reserve Arrangement, and a Possible New Currency », 3 octobre 2023. https://valdaiclub.com/a/... [6] CNUCED, Economic Development in Africa. Report 2010, South-South Cooperation : Africa and the New Forms of Development Partnership, Nations Unies, 2010. [7] K. P. Gallagher and R. Porzecanski, The Dragon in the Room. China and the Future of Latin American Industrialization, Stanford University Press, 2013. [8] R. Nair et K. Grewal, « Has India become China’s colony ? Seems like, going by what we import and what we export », The Print, 1 avril 2021. |
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URL : https://www.coalitionagainsthunger.be/BRICS-alternative-ou-obstacle-pour |