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Pour une politique migratoire rationnelle

Malgré le discours dominant en Europe, l’immigration a un impact socioéconomique positif dans les pays d’accueil. Une politique migratoire cohérente devrait impliquer des voies sûres et légales de migration, des parcours d’intégration et des partenariats pour le développement durable.

Arnaud Zacharie 3 octobre 2024

La montée des partis d’extrême droite, qui sont notamment arrivés en tête en France, en Belgique et en Italie et en deuxième position en Allemagne et aux Pays-Bas lors des élections européennes du 9 juin dernier, renforce le discours anti-immigration auquel ont adhéré un nombre croissant de partis traditionnels. Il est aujourd’hui communément admis que l’immigration est néfaste pour les niveaux et les modes de vie des Européens « de souche ».

Le bouc émissaire du discours national-populiste

C’est plus précisément l’immigré d’origine arabo-musulmane qui représente le principal bouc émissaire du discours national-populiste, car il permet de compiler les principales cibles de ce discours [1]. Premièrement, cela permet d’opposer les intérêts du « peuple » (sous-entendu les « nationaux de souche ») à la minorité immigrée présentée comme une charge insoutenable pour l’économie et la sécurité sociale, selon le credo « social-xénophobe ». Deuxièmement, cela permet de prôner une « société fermée », en présentant les immigrés comme l’incarnation de la « société ouverte » promue par les « élites mondialistes ». Troisièmement, cela nourrit le repli identitaire, en permettant au discours national-populiste de présenter l’immigration comme le symbole du multiculturalisme et d’agiter le spectre de l’islamisation progressive de la civilisation occidentale, selon la théorie du « grand remplacement ». Quatrièmement, cela permet aux leaders nationalistes et populistes de s’attaquer aux contre-pouvoirs démocratiques et aux corps intermédiaires, comme les juges, les journalistes et les ONG, accusés de sacrifier les intérêts du « peuple » sur l’autel des droits humains, présentés comme des valeurs de gauche. Enfin, cela permet de retraduire les enjeux socioéconomiques en enjeux culturels, et ainsi détourner l’attention de l’opinion des dérives des politiques néolibérales, qui peuvent ainsi être préservées.

Des idées-fausses à déconstruire

Malgré le succès croissant enregistré par ce discours, il repose sur des idées-fausses. Contrairement au discours social-xénophobe qui considère que l’immigration est incompatible avec la préservation de l’Etat-providence, elle a en réalité un impact marginal mais globalement positif sur l’économie des pays d’accueil. Les études démontrent que l’immigration a un impact positif sur les recettes fiscales [2], le revenu par habitant [3], la productivité du travail [4], les finances publiques [5], le financement des retraites [6], les emplois et les salaires dans les pays d’accueil [7]. Autrement dit, loin d’être un fardeau pour les économies d’accueil, les immigrés nourrissent davantage l’Etat-providence qu’ils ne le consomment.

Le marché du travail n’est pas figé, comme le laisse penser l’image erronée d’un gâteau au nombre de portions limitées, mais dynamique, c’est-à-dire que le nombre de portions disponibles peut augmenter en fonction des activités de la population. Or l’immigration a pour effet d’augmenter le taux d’emploi et l’activité économique. Elle a aussi pour effet d’augmenter la population active dans les pays où la population est vieillissante – comme c’est le cas des pays européens.

La théorie du « grand remplacement » se base quant à elle sur un scénario totalement invraisemblable tiré du rapport de l’ONU sur les « migrations de remplacement » [8], dont les données découlent en réalité d’un scénario volontairement fictif qui vise à prouver par l’absurde qu’il est vain d’espérer régler par la seule immigration l’intégralité du problème du financement des retraites dans les pays riches. En réalité, les démographes de l’ONU ne prévoient qu’un solde migratoire net en Europe de 32 millions de migrants de toutes nationalités extra-européennes confondues entre 2015 et 2050 [9] – soit une évolution relativement stable par rapport aux trois dernières décennies. On est donc très loin d’un « grand remplacement ».

Des défis à relever

Déconstruire ces idées-fausses n’épargne cependant pas d’aborder les défis posés par l’immigration, afin de mettre en place des politiques migratoires rationnelles et cohérentes.
Un afflux soudain et important de migrants peut avoir un effet à court terme sur la distribution des revenus. La qualification des immigrés est décisive : l’immigration qualifiée a tendance à réduire le salaire moyen des travailleurs qualifiés mais augmente celui des travailleurs faiblement qualifiés, réduisant ainsi les inégalités dans le pays d’accueil – comme cela a été constaté en France [10] et au Canada [11] – ; a contrario, une immigration majoritairement peu qualifiée a tendance à accroître les inégalités – comme ce fut le cas aux Etats-Unis [12]. C’est pourquoi un afflux d’immigrés peu qualifiés a tendance à augmenter le vote nationaliste, alors que l’immigration qualifiée a un effet inverse [13]. En outre, les travailleurs sans papier peuvent être exploités par des entrepreneurs véreux qui alimentent le dumping social.
Il est par ailleurs reconnu que l’intégration des immigrés est plus difficile lorsqu’elle concerne des cultures différentes des sociétés d’accueil [14]. Les préoccupations culturelles sont généralement les principaux facteurs qui nourrissent le sentiment anti-immigration, tandis que les questions liées à l’emploi et aux finances publiques jouent un rôle secondaire [15].
Mais les réponses à ces défis nécessitent des politiques migratoires et d’intégration appropriées, plutôt que la stigmatisation et la criminalisation des immigrés dont les effets sont contre-productifs.

La justice migratoire

La politique migratoire de l’Union européenne se résume à la fermeture des frontières, au refoulement des demandeurs d’asile et à l’externalisation de la procédure d’asile dans des pays tiers. Ce faisant, non seulement l’UE se prive d’une politique migratoire cohérente, mais elle viole en outre ouvertement le droit d’asile et les valeurs humanistes qu’elle prétend incarner. L’obsession migratoire contribue en outre à réduire la politique de voisinage à la lutte contre la migration irrégulière, au détriment de la lutte contre les inégalités Nord-Sud qui représentent pourtant la principale cause des migrations forcées. Le manque de voies sûres et légales de migration condamne les demandeurs d’asile à se tourner vers les réseaux de passeurs, que l’UE prétend pourtant combattre, et à emprunter des routes toujours plus dangereuses qui entraînent des traumatismes rendant plus complexes les politiques d’intégration.

Une politique migratoire cohérente implique au contraire de garantir des voies sûres et légales de migration, de développer des parcours d’intégration et de mettre en œuvre des partenariats pour le développement durable avec les pays tiers. Plus fondamentalement, le défi consiste à définir les politiques d’asile et de migration susceptibles de bénéficier à toutes les parties concernées dans le respect du droit international. C’est dans ce sens que vont les Pactes mondiaux sur les réfugiés et pour des migrations sûres, ordonnées et régulières qui ont été adoptés par l’ONU en 2018, mais ces principes sont foulés aux pieds par la politique migratoire de l’Europe-forteresse.

Cet article a été publié dans le magazine Imagine demain le monde, n°162, octobre 2024.

Notes de bas de page

[1A. Zacharie, Mondialisation et national-populisme. La nouvelle grande transformation, LBDE/La Muette, 2020.

[2OCDE, « L’impact fiscal de l’immigration » in OCDE, Perspectives économiques 2013, Publications de l’OCDE, 2013, pp. 133-202.

[3E. Boubtane, J.-C. Dumont et C. Rault, « Immigration and economic growth in the OECD countries 1986-2006 », Oxford Economic papers, 68 (2), avril 2016, pp. 340-360.

[4F. Jaumotte, K. Koloskova et S. C. Saxena, « Immigration and economic prosperity », VOX, 12 janvier 2017.

[5H. d’Albis, E. Boubtane et D. Coulibaly, « Immigration and public finances in OECD countries », Journal of Economic Dynamics & Control, 99, 2019, pp. 116–151.

[6H. Braconier, G. Nicoletti et B. Westmore, « Policy challenges for the next fifty years », OECD Economic Policy Papers, n°9, 2016.

[7G. Hong et J. McLaren, « Are Immigrants a Shot in the Arm for the Local Economy ? », NBER Working Paper No. 21123, avril 2015.

[8United Nations Population Division, Replacement migration : is it a solution to declining and ageing populations ?, United Nations, 2001.

[9United Nations, Department of Economic and Social Affairs, Population Division, World Population Prospects : The 2017 Revision, ESA/P/WP/248, 2017, p. 16.

[10A. Edo et F. Toubal, « Selective Immigration Policies and Wages Inequality », Review of International Economics, volume 23 (1), février 2015, pp. 160-187.

[11A. Aydemir et G. J. Borjas, « Cross-Country Variation in the Impact of International Migration : Canada, Mexico, and the United States », Journal of the European Economic Association, volume 5 (4), 1 juin 2007, pp. 663-708.

[12G. J. Borjas, « The Wage Impact of the Marielitos : a Reappraisal », ILR Review, 70(5), octobre 2017, pp. 1077-1110.

[13S. Moriconi, G. Peri et R. Turati, « Quel est l’impact de l’immigration sur la montée nationaliste en Europe ? », The Conversation, 6 juin 2019.

[14P. Collier, Exodus. How migration is changing our world, Oxford University Press, 2013.

[15A. Edo, L. Ragot, H. Rapoport, S. Sardoschau et A. Steinmayr, « The Effects of Immigration in Developed Countries : Insights from Recent Economic Research », CEPII Policy Brief, n°22, avril 2018, pp. 14-15.

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