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CSW : Pauvreté et égalité des genres sous la loupe des Nations Unies

Le rassemblement annuel des Nations Unies dédié exclusivement aux droits des femmes et des filles, la Commission de la condition de la femme (CSW), se tient cette année du 11 au 22 mars à New York. Le thème abordé cette année est la lutte contre la pauvreté par le renforcement des institutions, notamment par le biais du financement. Des enjeux importants aux multiples ramifications.

11 mars 2024

La Commission de la condition de la femme (CSW) est l’espace onusien de discussion sur les questions critiques liées à l’égalité des genres. Cette année encore, la société civile féministe redouble d’efforts pour faire entendre sa voix et tenter d’influencer les conclusions finales qu’elle espère ambitieuses et progressives. Elle se mobilise particulièrement pour assurer des changements structurels nécessaires pour atteindre l’égalité des genres et éliminer la pauvreté.

Depuis plusieurs décennies, l’extrême pauvreté recule. Cependant, la Banque mondiale [1] estime que les efforts menés pour lutter contre l’extrême pauvreté sont désormais menacés. Des défis majeurs comme la pandémie de COVID-19, l’inflation des prix alimentaires, les conflits et le dérèglement climatique risquent de renverser la vapeur. Si les tendances actuelles se poursuivent, plus de 340 millions de femmes et de filles vivront encore dans l’extrême pauvreté d’ici à 2030 [2]. Plus de 80% des femmes et des filles extrêmement pauvres dans le monde vivent dans deux régions : l’Afrique subsaharienne (62,8 %) et l’Asie centrale et méridionale (20,9 %) [3].

Pauvreté multidimensionnelle

La pauvreté n’est pas qu’une question d’argent. Cela signifie aussi ne pas avoir accès à l’éducation, aux soins de santé, à l’eau potable, à l’électricité, à la protection sociale, au numérique, etc. L’indice global de pauvreté multidimensionnelle [4] s’appuie sur ces critères et donne une meilleure vision de la pauvreté dans une centaine de pays en développement. Il ressort de cet indice que plus d’une personne sur cinq, soit 1,3 milliard de personnes, connaissent une situation de pauvreté multidimensionnelle aiguë.

D’autres éléments peuvent encore être pris en compte pour aborder la question de la pauvreté, ainsi que le manque d’opportunités et de participation dans tous les domaines de la vie qu’elle entraîne. Ainsi, une recherche participative internationale [5] a mis en en avant neuf dimensions interdépendantes de la pauvreté : dépossession du pouvoir d’agir et du contrôle sur sa propre vie ; souffrances physiques, mentales et émotionnelles intenses ; combat pour la survie et résistance ; maltraitance institutionnelle ; maltraitance sociale ; contributions et compétences non reconnues ; manque de travail décent ; revenu insuffisant et précaire ; privations matérielles et sociales.

Genre et pauvreté

Les questions liées à la pauvreté ne peuvent être dissociées des celles liées à l’égalité des genres. Dans de nombreux pays, les discriminations basées sur le genre entravent les droits humains des femmes et elles ont souvent un accès et contrôle plus réduit que les hommes aux ressources et services, et notamment aux ressources productives, à l’éducation, au développement des compétences, au marché du travail et aux services financiers [6]. Pourtant, garantir l’accès des femmes à ces ressources et à leur propre revenu les placerait sur un pied d’égalité avec les hommes, renforcerait leur pouvoir de négociation au sein de la famille et leur donnerait les moyens d’être indépendantes. Lorsque des ressources économiques sont confiées aux femmes, ou lorsqu’il existe un partage des responsabilités sur les plans économique et financier, les taux de pauvreté baissent et les investissements dans la santé et l’éducation des enfants augmentent [7].

Par ailleurs, les femmes et les filles font également face à un risque plus important d’insécurité alimentaire [8] et le poids des tâches domestiques et familiales non rémunérées repose encore largement sur leurs épaules [9]. De plus, les inégalités de genre et la pauvreté sont exacerbées par les conflits, le dérèglement climatique et les catastrophes. La pauvreté et les inégalités de genre entraînent une hausse du décrochage scolaire, de la violence et de l’exploitation sexuelle, du nombre de mariages forcés, de mariages d’enfants et de grossesses précoces ou non désirées, ainsi que de la traite des femmes et des filles [10].

La pauvreté et les violences basées sur le genre interagissent et se renforcent mutuellement en un cercle vicieux. Entre autres choses, les victimes de violences ne peuvent pas participer au marché du travail dans des conditions égalitaires et subissent donc une discrimination en matière de prestations sociales contributives. Elles sont plus exposées au risque de pauvreté et de sans-abrisme [11]. Quand les femmes et les filles dans toute leur diversité n’ont pas accès à l’éducation, ni à la santé et aux droits sexuels et reproductifs, y compris des services de planification familiale, dont l’avortement, les inégalités fondées sur le genre et la pauvreté s’enracinent et risquent de se transmettre d’une génération à l’autre [12].

Enfin, le droit international relatif aux droits humains reconnaît que la discrimination, y compris les formes intersectionnelles et multiples de discrimination, est à la fois une cause et une conséquence de la pauvreté et des inégalités [13]. En effet, l’intersection entre le genre, le sexe, et d’autres caractéristiques et facteurs (telles que l’âge, la situation du ménage, le handicap, l’orientation sexuelle, l’appartenance ethnique, le statut migratoire, le fait de vivre en zone rurale ou urbaine, etc.) expose certaines personnes à un risque beaucoup plus élevé de pauvreté et d’exclusion sociale [14]. C’est notamment le cas pour les familles monoparentales dont près de 85% comptent des mères isolées à leur tête [15].

Des alternatives féministes encore largement ignorées

Depuis des décennies, les femmes et les filles dans toute leur diversité prennent la tête de mouvements et organisations pour la paix et la justice sociale, économique et environnementale. Elles soulignent l’urgence de changements systémiques face à la répartition inégale des chances, du pouvoir et des ressources perpétuant les inégalités entre les genres et la pauvreté. Elles créent et mettent en œuvre, à tous les niveaux, des initiatives pour lutter contre les inégalités et leurs causes profondes, en ce compris les violences fondées sur le genre, les conflits, ou encore l’accaparement et la prédation des ressources naturelles. Il s’agit, par exemple, de plaider pour que les régimes fiscaux ne se contentent pas de lutter contre les inégalités économiques, mais s’attaquent également aux inégalités de genre et aux discriminations raciales [16].

En outre, les expériences, connaissances et compétences des femmes et filles dans toute leur diversité contribuent à l’efficacité et la durabilité des solutions qu’elles portent. Ainsi les femmes ont joué un rôle pionnier dans les tontines en Afrique ou dans les tandas en Amérique latine, systèmes de finance solidaire, plus particulièrement d’épargne collective tournante, où chaque membre cotise et reçoit à tour de rôle, afin de surmonter les difficultés d’accès au crédit ou de taux d’intérêt dissuasifs.

En lien avec la recherche académique relevant du champ de l’économie féministe, de nombreuses initiatives existent au niveau local, régional et global pour faire émerger des modèles économiques féministes alternatifs au système économique dominant [17]. Ces initiatives féministes promeuvent un nouveau modèle économique basé sur un niveau de production et de consommation moindre et plus durable, en particulier dans le Nord, et des investissements dans le secteur des soins, les infrastructures sociales et la restauration de l’environnement.

Pourtant, les femmes et filles, et a fortiori celles qui se trouvent en situation de pauvreté, restent trop souvent absentes des sphères décisionnelles et leurs voix sont rarement entendues et prises en compte dans les décisions qui les concernent.

Un financement insuffisant de l’égalité des genres

Le financement alloué à l’égalité des genres représente un important défi à relever au niveau global. Bien que certains pays appliquent des pratiques de budgétisation tenant compte de la dimension de genre, celles-ci restent trop marginales. Des progrès substantiels restent à faire quant aux mécanismes existants pour suivre les ressources allouées aux objectifs politiques et à la transparence de l’information publique sur les allocations budgétaires [18]. Il faut également s’assurer que les ressources financières sont effectivement allouées aux objectifs d’égalité des genres à travers des lignes directrices spécifiques et détaillées afin d’éviter autant que possible d’entrer dans une logique de case à cocher. De plus, les stratégies et les plans nationaux en faveur de l’égalité des genres restent largement sous-financés et des déficits de financement persistent dans des domaines essentiels comme l’éducation et la santé [19].

En outre, après une décennie de hausse, la part de l’aide publique au développement (APD) consacrée à l’égalité des genres [20] est stabilisée à 44 %. En 2020-2021, seulement 4% de l’APD bilatérale totale avait l’égalité des genres et l’autonomisation des femmes comme objectif principal [21]. L’accent mis sur l’égalité des genres est particulièrement faible dans l’aide humanitaire [22]. En 2020, 2,3 milliards de dollars ont été alloués à des projets dont l’égalité des genres était l’objectif principal, ce qui correspond à 5 % de l’aide bilatérale aux pays fragiles [23]. La part allouée aux organisations et mouvements de promotion des droits des femmes a diminué pour atteindre 150 millions de dollars en 2020 (0,3% de l’aide bilatérale dans les situations précaires ou touchées par des conflits) [24]. Enfin, les financements à destination des communautés LGBTI, y compris les femmes et filles lesbiennes, bisexuelles et transgenres, restent extrêmement limités. En 2019-2020, aucun pays ne dédiait plus de 0,5% de son APD nette à ces communautés [25].

Finalement, la concurrence mondiale en matière d’imposition, l’optimisation fiscale et les flux financiers illicites ont abouti à une concentration des ressources entre les mains d’un petit nombre de personnes. Cette situation prive les budgets publics de ressources indispensables [26]. Le financement durable de services publics et de systèmes de protection sociale universelle tenant compte des questions de genre permettrait de réduire la pauvreté mais cela suppose une transformation majeure de la pensée économique et une reconfiguration des rapports de force économiques [27].

Notes de bas de page

[1Banque Mondiale, Comprendre la pauvreté, https://www.banquemondial... et https://www.banquemondial... ; ; Banque mondiale, Poverty and Shared Prosperity 2022, Correcting Course, https://www.worldbank.org...

[2UN Women and United Nations Department of Economic and Social Affairs, Progress on the sustainable development goals, The gender snapshot 2023

[3UN Women, Poverty deepens for women and girls according to latest projections, février 2022, https://data.unwomen.org/...

[4Global Multidimensional Poverty Index, https://ophi.org.uk/multi...

[5Université d’Oxford et ATD Quart Monde, Les dimensions cachées de la pauvreté, Recherche participative internationale, 2019, https://www.atd-quartmond...

[6Organisation internationale du Travail, Genre et emploi, https://www.ilo.org/emplo...

[7ONU Femmes, Le progrès des femmes dans le monde 2019-2020 - les familles dans un monde en changement, https://www.unwomen.org/f...

[8FAO, Tracking progress on food and agriculture-related SDG indicators 2022, https://doi.org/10.4060/c...

[9ONU Femmes, L’autonomisation économique : quelques faits et chiffres, https://www.unwomen.org/f... ; ; Lawson et al., Celles qui comptent - Reconnaître la contribution considérable des femmes à l’économie pour combattre les inégalités, Oxfam, 2020, https://www.oxfam.org/fr/...

[10Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, Rapport du Groupe de travail sur la discrimination à l’égard des femmes et des filles, 23 avril 2023, A/HRC/53/39, https://documents-dds-ny....

[11Ibidem

[12Ibidem

[13Ibidem

[14EIGE, Poverty, gender and intersecting inequalities in the EU : Report, 2016, https://eige.europa.eu/pu...

[15ONU Femmes, Le progrès des femmes dans le monde 2019-2020, op. cit.

[16Oxfam, La loi du plus riche Pourquoi et comment taxer les plus riches pour lutter contre les inégalités, Encadré 5 : Comment la politique fiscale peut-elle alimenter le sexisme et le racisme ?, janvier 2023, https://oxfamilibrary.ope...

[17Voir les nombreuses propositions issues de différents continents rassemblées par le Gender and Development Network sur la page Feminist voices on economic alternatives, https://gadnetwork.org/fe..., et Feminist Macroeconomic Proposals : Rebuilding More Equitable, Just and Sustainable Economies post-COVID-19, https://gadnetwork.org/ga...

[18UN Women, Strengthening Public Finance Management Systems for Gender Equality and Women’s Empowerment, 2023, https://www.unwomen.org/s...

[19Commission de la condition de la femme, E/CN.6/2020/3, op.cit.

[20Pour un état des lieux et des recommandations concernant le financement par l’APD belge, voir : Conseil consultatif genre et Développement, Avis relatif au financement de l’égalité des genres par la coopération belge, 27 mars 2023, https://argo-ccgd.be/avis...

[21OCDE, Official development assistance for gender equality and women’s empowerment in 2020-21 : A snapshot, https://www.oecd.org/dac/...

[22Ibidem

[23Conseil de Sécurité, Rapport du Secrétaire général, Les femmes et la paix et la sécurité, 5 octobre 2022, S/2022/740, https://documents-dds-ny....

[24Ibidem

[25Global Philanthropy Project, 2019-2020 Global Resources Report : Government & Philanthropic Support for LGBTI Communities, https://globalresourcesre...

[26Ibidem ; Oxfam, La loi du plus riche Pourquoi et comment taxer les plus riches pour lutter contre les inégalités, op.cit.

[27Commission de la condition de la femme, E/CN.6/2020/3, op.cit.

URL : https://www.coalitionagainsthunger.be/CSW-Pauvrete-et-egalite-des-genres