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Sortir de la dépendance aux matières premières La malédiction des ressources n’est pas une fatalité |
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La dépendance aux matières premières est liée au faible développement humain, mais cette malédiction des ressources n’est pas une fatalité, à condition de soutenir le développement de secteurs stratégiques créateurs d’emplois de qualité. |
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Arnaud Zacharie
16 janvier 2024
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Le principal talon d’Achille des économies en développement est leur dépendance envers les matières premières. La part des matières premières dans les exportations totales atteint en moyenne 76% dans les pays à faible revenu et 61% dans les autres pays en développement [1]. Près de neuf pays africains sur dix sont dépendants des matières premières, c’est-à-dire qu’elles représentent plus de 60% des exportations de marchandises [2]. La dépendance aux matières premières est liée au faible développement humain : 29 des 32 pays classés parmi les pays ayant un niveau faible de développement humain sont dépendants des matières premières.
Des termes de l’échange défavorablesLe secteur des matières premières est un secteur à faible valeur ajoutée, qui crée peu d’emplois formels et qui génère trop peu de recettes fiscales. La spécialisation dans les matières premières alimente les inégalités sociales en bénéficiant à une minorité souvent liée à un pouvoir politique autoritaire. La dépendance envers les matières premières rend par ailleurs les économies en développement vulnérables envers la volatilité des prix sur les marchés mondiaux, qui complique fortement la mise en œuvre de stratégies de développement à long terme. Dans le pire des cas, cette spécialisation peut mener à une « croissance appauvrissante » [3] lorsque la baisse des prix des matières premières ne peut être compensée par l’augmentation des volumes exportés. La spécialisation dans les matières premières a en outre tendance à condamner les pays en développement à être victimes d’un échange inégal : leurs matières premières à faible valeur ajoutée sont échangées contre des produits industriels à plus forte valeur ajoutée des pays industrialisés. Cet échange inégal puise ses racines dans la division internationale du travail imposée par les « traités inégaux » des puissances coloniales européennes qui, avides de produits tropicaux et de nouveaux débouchés, répartirent la production à l’échelle internationale selon les spécialisations : les grandes plantations (essentiellement aux mains de propriétaires européens) dans les pays colonisés et les produits manufacturés dans les métropoles où le climat est tempéré. Ainsi fut instituée la division internationale du travail qui contribua au 19e siècle à un double mouvement d’industrialisation en Europe et de désindustrialisation dans les pays sous domination : alors que le futur tiers-monde produisait vers 1750 plus de 70% de tous les biens manufacturés dans le monde, il n’en produisait plus que 7% à 8% en 1913 – et seulement 1% à 2% si on ne prend en compte que les industries modernes [4].
Cette détérioration des termes de l’échange fut théorisée par la thèse de Prebisch-Singer, qui avait émergé suite aux travaux indépendants publiés en 1950 par l’économiste argentin Raúl Prebisch [5] et l’économiste allemand Hans Singer [6], qui affirmaient que les termes de l’échange des pays exportateurs de produits primaires avaient tendance à se détériorer sur le long terme, du fait que la demande de produits manufacturés augmentait plus vite que la demande de produits primaires. Raúl Prebisch devint le chef de file de l’école structuraliste qui mettait en évidence l’existence d’un échange inégal entre les pays du centre et ceux de la périphérie. Dans une approche plus radicale, les théoriciens de l’école de la dépendance, qui affirmaient que l’intégration des pays du tiers-monde au marché mondial les rendait dépendants des capitaux et des technologies des pays développés et les condamnait à un échange inégal et au sous-développement, plaidaient pour que les pays du tiers-monde opèrent une déconnexion du marché mondial. Après les indépendances, la majorité des pays du tiers-monde adoptèrent une stratégie de développement fondée sur la « substitution aux importations », qui consistait à progressivement remplacer les importations industrielles du Nord par des productions nationales, ce qui impliquait de protéger et de soutenir les industries naissantes. La substitution aux importations devait ainsi permettre aux pays du tiers-monde de s’industrialiser et de sortir de la dépendance aux matières premières. Cette politique rencontra un certain succès, puisque la part des produits manufacturés dans les exportations totales du tiers-monde passa de 10% à 56,1% entre 1953 et 1988 [7]. La majorité de ces exportations industrielles concernaient toutefois quelques pays émergents (Corée du Sud, Taiwan, Singapour, Brésil). Les besoins croissants de capitaux pour poursuivre le processus d’industrialisation engendra en outre un endettement extérieur excessif qui déboucha au début des années 1980 sur la crise de la dette du tiers-monde, qui sonna le glas des politiques de substitution aux importations. A la place, les programmes d’ajustement structurel imposés par le FMI et la Banque mondiale rétablissaient le libre-échange et la spécialisation dans l’exportation des matières premières, dont les recettes devaient servir à payer le service de la dette. L’échange inégal était ainsi restauré. L’expansion du commerce Sud-Sud, et en particulier le fait que la Chine est devenue le premier exportateur mondial de produits industriels et le premier importateur mondial de matières premières, a eu tendance à reproduire le schéma traditionnel du commerce Nord-Sud : les matières premières pétrolières, minières ou agricoles des pays d’Afrique, d’Amérique latine ou d’Asie du Sud sont échangées contre des produits industriels à plus forte valeur ajoutée de la Chine [8].
La spécialisation des pays du Sud dans les matières premières entraîne en outre un « échange écologique inégal » [9] du fait des hectares de terres et des tonnes de ressources naturelles exploitées dans le Sud qui sont consommées dans le Nord. Cette inégalité s’est accrue au cours de la seconde partie du 20e siècle, en particulier à la suite des importations européennes et japonaises de pétrole et à l’expansion du commerce international [10]. L’étude empirique de la valeur monétaire des échanges de quatre ressources incorporées dans le commerce international (matériaux, énergie, terre et travail) entre 1990 et 2015 démontre que les pays à revenu élevé sont des importateurs nets de ces ressources et bénéficient par ce biais d’un excédent monétaire, contrairement aux pays à faible revenu qui fournissent les ressources mais enregistrent un déficit [11]. La valeur ajoutée par tonne de matières premières incorporées dans les exportations est par exemple 11 fois plus élevée dans les pays à revenu élevé que dans les pays à faible revenu. La transition énergétique pose en outre de sérieux défis aux pays du Sud riches en ressources pétrolières et minières. D’une part, les pays dépendants des hydrocarbures risquent de se retrouver à terme avec de vastes réserves d’« actifs échoués », c’est-à-dire des réserves pétrolières ou gazières qui auront perdu leur valeur du fait de la sortie programmée des énergies fossiles pour atteindre la neutralité carbone au milieu du siècle. D’autre part, la ruée des pays industrialisés vers les minerais critiques dont ils ont besoin pour fabriquer les technologies vertes risque de renforcer la spécialisation dans les matières premières des pays qui disposent d’importantes réserves de ces métaux stratégiques [12]. Soutenir la diversification et la montée en gammeCette malédiction des matières premières n’est cependant pas une fatalité. D’une part, les cas de la Norvège ou de l’Australie démontrent que la dépendance aux matières premières n’est pas incompatible avec un niveau élevé de développement humain, à condition d’utiliser la rente des matières premières pour diversifier l’économie et créer suffisamment d’emplois de qualité. D’autre part, des politiques volontaristes peuvent permettre à des pays de sortir de la dépendance aux matières premières en soutenant la diversification et la montée en gamme de secteurs stratégiques. La Corée du Sud est par exemple passée entre 1960 et 1980 du statut d’exportateur de riz à celui d’exportateur d’automobiles et de technologies informatiques, grâce à une stratégie visant à faire évoluer les exportations coréennes vers des produits industriels à plus forte valeur ajoutée et incorporant une part croissante de composants produits localement. Plus récemment, plusieurs pays en développement ont réussi à diversifier leur économie et à sortir de la dépendance aux matières premières. C’est notamment le cas de la Malaisie, qui est passée du caoutchouc et de l’étain à l’électronique, ou de l’Île Maurice, qui est passée du sucre au textile, au tourisme et aux services financiers. Les pays en développement dépendants des matières premières peuvent chercher à monter en gamme dans les chaînes de valeur des secteurs existants, en transformant par exemple le cacao en chocolat ou le coton en vêtements. Ils peuvent aussi développer de nouveaux secteurs industriels, comme celui des énergies renouvelables – de nombreux pays dépendants des matières premières disposent d’importantes réserves d’énergies solaires, éoliennes et hydroélectriques. Dans tous les cas, de telles transformations nécessitent la mise en œuvre de politiques publiques visant à soutenir le développement de secteurs stratégiques. Le défi consiste à diversifier les économies en développement pour sortir de la dépendance aux matières premières, créer des emplois décents et mobiliser des recettes fiscales suffisantes pour financer les services sociaux de base aux populations. |
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Article paru dans le magazine Imagine demain le monde, n°159, janvier 2024. |
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Notes de bas de page [1] CNUCED, Commodities and Development Report 2023, United Nations, 2023. [2] CNUCED, Economic Development in Africa Report 2022 : Rethinking the Foundations of Export Diversification in Africa – The Catalytic Role of Business and Financial Services, United Nations, 2022. [3] J. Bhagwati, « Immiseration Growth : A Geometric Note », Review of Economic Studies, 1958. [4] P. Bairoch, Mythes et paradoxes de l’histoire économique, La Découverte, 1999, p. 128. [5] R. Prebisch, The Economic Development of Latin America and its Principal Problems, United Nations Department of Economic Affairs, 1950. [6] H. W. Singer, « The Distribution of Gains Between Investing and Borrowing Countries », American Economic Review, May 1950, pp. 473-485. [7] P. Bairoch, Le tiers-monde dans l’impasse, Folio, 1992, pp. 401-402. [8] S. Wintgens et X. Aurégan (dir.), Les dynamiques de la Chine en Afrique et en Amérique latine. Enjeux, défis et perspectives, Academia/L’Harmattan, 2019. [9] A. Hornborg, Global Ecology and Unequal Exchange. Fetishism in a Zero-Sum World, Routledge, 2013. [10] J.-B. Fressoz, « L’anthropocène est un “accumulocène“ », dans Regards croisés sur l’économie, Urgence écologique : l’économie en transition, La Découverte, 2020, pp. 34-36. [11] C. Dorninger et al., « Global paterns of ecologically unequal exchange : Implications for sustainability in the 21st century », Ecological Economics, vol. 179, Elsevier, janvier 2021. [12] A. Zacharie, « La compétition mondiale pour les technologies vertes », Imagine Demain Le Monde, mars-avril 2023. |
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URL : https://www.coalitionagainsthunger.be/Sortir-de-la-dependance-aux-8522 |