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Pour une exploitation minière juste et durable en RDC

Alors que la transition énergétique est une nécessité absolue face à l’urgence climatique, l’extraction des minerais et métaux qu’elle requiert a de terribles répercussions sur les droits humains fondamentaux dans les pays du Sud.
C’est le cas notamment de la République Démocratique du Congo (RDC), où la population locale ne tire que peu de bénéfices de l’incroyable richesse minérale du pays. L’Opération 11.11.11 y soutient le Réseau Sud-Congo qui défend les droits des creuseurs et des communautés locales face aux sociétés minières dans l’ex-Katanga. La RTBF, Le Vif et Le Soir ont récemment pu faire état de la situation de ces travailleurs. Découvrez le reportage.

Arnaud Zacharie 7 novembre 2023

La transition énergétique et la digitalisation de l’économie sont particulièrement gourmandes en minerais et en métaux. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que la trajectoire menant à zéro émission nette de CO2 en 2050 nécessitera six fois plus de ressources minérales en 2040 qu’aujourd’hui [1]. L’AIE prévoit notamment que la demande mondiale de cuivre doublera d’ici 2040 et que celle du cobalt sera multipliée par plus de vingt. Le cuivre est nécessaire pour le développement des réseaux électriques, tandis que le cobalt est utilisé pour fabriquer les batteries de voitures électriques, les installations de stockage des énergies renouvelables ou encore les smartphones. La République démocratique du Congo (RDC) dispose de réserves importantes de ces minerais. Elle possède la septième réserve mondiale de cuivre, mais aussi la plus grande réserve de cobalt, puisqu’elle concentre les deux tiers des réserves mondiales de cobalt, situées dans l’ex-province du Katanga, à Kolwezi, Likasi et Lubumbashi.

La RDC concentre les deux tiers des réserves mondiales de cobalt
La RDC concentre les deux tiers des réserves mondiales de cobalt
© Bloomberg

En octobre 2023, le président Félix Tshisekedi s’est rendu à Kolwezi, dans la province du Luluaba qu’il voudrait transformer en une « nouvelle Europe » grâce à l’exploitation du potentiel minier. A ce stade, la RDC se limite toutefois à extraire les minerais sans les transformer en produits à plus forte valeur ajoutée. Certes, l’exportation de minerais bruts est interdite en RDC, mais les sociétés qui les achètent se limitent à les transformer en barres sur le territoire congolais, avant de les exporter hors d’Afrique via la Zambie voisine. Les retombées en termes d’emplois formels et de revenus sont donc très limitées pour les populations locales, dont les deux tiers vivent dans l’extrême pauvreté.

L’extraction minière est un secteur intensif en capital qui génère peu d’emplois formels. Au total, l’exploitation minière industrielle permet de créer plusieurs dizaines de milliers d’emplois formels, mais ils ne représentent qu’environ 0,1% de la population active congolaise. En revanche, les personnes qui vivent directement ou indirectement de l’exploitation artisanale se comptent par millions en RDC. Mais ces exploitants artisanaux ne disposent pas de contrats de travail formels ni de système de protection sociale. Au contraire, les conditions de travail des creuseurs artisanaux sont indécentes.

Un travail harassant et sous-payé

Une journée de travail harassante ne permet de gagner que quelques malheureux dollars. Les éboulements sont fréquents et mortels. Les exploitants artisanaux creusent des galeries souterraines à l’aide de pelles jusqu’à trente mètres de profondeur – la profondeur maximale autorisée par le Code minier pour l’exploitation artisanale. Ils descendent ensuite pour extraire les ressources minières. Des collègues postés le long des parois hissent les sacs de minerais à la surface, où des concasseurs sont chargés d’enlever les impuretés au marteau. Une fois ensaché, le minerai est emmené au centre de négoce pour être vendu.

L'extraction et le concassage du cobalt par les creuseurs artisanaux du site de Kasulo
L’extraction et le concassage du cobalt par les creuseurs artisanaux du site de Kasulo
© Arnaud Zacharie

L'ensachage du cobalt et sa livraison dans un centre de négoce de Kolwezi où il est vendu
L’ensachage du cobalt et sa livraison dans un centre de négoce de Kolwezi où il est vendu
© Arnaud Zacharie

Une fois acheminés vers un centre de négoce à Kolwezi, les minerais sont pesés et vendus. Les centres de négoce sont officiellement gérés par des commerçants congolais, mais ils sont en réalité contrôlés par les négociants chinois qui apportent les capitaux et se chargent de peser et fixer le prix de vente des minerais. Les exploitants miniers congolais se plaignent des trop faibles revenus qu’ils tirent de ces ventes, accusant les Chinois de truquer les balances qu’ils utilisent pour sous-évaluer le poids des minerais. Ils regrettent que les situations de monopole dont bénéficient les négociants chinois réduisent leur marge de négociation à néant. Lors de sa visite à Kolwezi en octobre dernier, le président Tshisekedi a inauguré un centre de négoce flambant neuf, doté de restaurants et censé remplacer les centres de négoce qui existent à quelques centaines de mètres des nouvelles installations. Mais ces dernières sont à ce stade restées désertes, car les négociants préfèrent continuer à exploiter les centres dans lesquels ils ont investi.

Le cobalt et le cuivre sont pesés et payés par des Chinois dans les centres de négoce
Le cobalt et le cuivre sont pesés et payés par des Chinois dans les centres de négoce
© Arnaud Zacharie

L’exploitation minière industrielle génère par ailleurs d’importants dégâts sociaux et environnementaux. L’exploitation des minerais se traduit par une pollution des eaux dont dépendent les populations locales, au prix de leur santé. Les populations vivant à proximité des sites miniers sont ainsi condamnées à en subir les conséquences environnementales et sanitaires sans pouvoir en tirer des bénéfices sociaux. Privées d’emplois, elles cherchent à escalader les murs qui entourent les sites miniers pour en sortir quelques sacs de minerais, mais ils sont durement réprimés par les agents de sécurité chargés de protéger les sites. Dans un pays où le sous-sol a la primauté sur le sol, les paysans peuvent par ailleurs voir les champs qu’ils cultivaient passer sous la coupe des sociétés minières.

La société civile congolaise se mobilise avec le soutien de l’Opération 11.11.11

Avec le soutien de l’Opération 11.11.11, les organisations de la société civile congolaise ont créé le Réseau Sud-Congo pour défendre les droits des creuseurs artisanaux et des communautés qui vivent aux alentours des sites miniers. Coordonné par l’ASADHO (Association africaine des droits de l’homme), le Réseau Sud-Congo fédère les organisations de la société civile autour de points focaux, tels que l’ONG PREMI-Congo à Lubumbashi et l’ADDH (Association de défense des droits humains) à Kolwezi. L’action du Réseau Sud-Congo vise à interpeller les sociétés minières et les autorités congolaises pour exiger le respect des normes sociales et environnementales imposées par le Code minier et la transparence dans le paiement des redevances et leur utilisation par les autorités nationales, provinciales et locales.

Dans ce but, le Réseau Sud-Congo recueille les témoignages des creuseurs et des communautés locales, dépose des plaintes contre les sociétés minières au nom des communautés locales et interpelle les responsables politiques et les sociétés minières pour qu’ils respectent leurs obligations dans le cadre de l’ITIE (initiative pour la transparence dans les industries extractives). Un Comité national ITIE, regroupant le gouvernement congolais, les entreprises minières et les organisations de la société civile congolaise, a été instauré en RDC en vue de promouvoir la transparence sur les flux financiers découlant de l’exploitation du cuivre, du cobalt, du diamant et du pétrole. Le Réseau Sud-Congo organise également des campagnes de plaidoyer pour exiger que la répartition des redevances minières bénéficie aux populations locales, notamment via les 15% de la redevance minière qui reviennent aux entités territoriales décentralisées où a lieu l’exploitation minière et qui peuvent financer des écoles et des centres de santé – comme c’est par exemple le cas depuis peu à Fungurume qui abrite la plus grande mine de cuivre du pays.

Christian Buenda, directeur de PREMI-Congo et cheville ouvrière du réseau Sud-Congo, exige que les sociétés minières respectent leurs obligations sociales et environnementales envers les communautés locales
Christian Buenda, directeur de PREMI-Congo et cheville ouvrière du réseau Sud-Congo, exige que les sociétés minières respectent leurs obligations sociales et environnementales envers les communautés locales
© Arnaud Zacharie

Souvent, les sites d’exploitation artisanale sont voisins des sites industriels. C’est le cas de la mine artisanale de Kamilombe et de la mine industrielle KCC (Kamoto Copper Compagny) gérée par Glencore. D’un côté, les exploitants miniers artisanaux doivent creuser à la main jusqu’à 30 mètres de profondeur pour un salaire de misère ; de l’autre, d’imposantes machines excavatrices peuvent creuser jusqu’à plusieurs centaines de mètres de profondeur.

Le contraste est grand entre le site artisanal de Kamilombe et le site industriel voisin de KCC
Le contraste est grand entre le site artisanal de Kamilombe et le site industriel voisin de KCC
© Arnaud Zacharie

Le Réseau Sud-Congo travaille dans un contexte difficile, tant les intérêts des populations locales pèsent peu face aux profits que peut générer la ruée vers les métaux stratégiques dont la demande explose. Par exemple, à Lubumbashi, la mine de Ruashi, passée sous contrôle chinois après avoir été rachetée à des propriétaires sud-africains, jouxte les villages où les communautés locales vivent dans la misère. La société minière chinoise s’était engagée à garantir la fourniture en eau, mais les installations sont défectueuses et les populations locales sont condamnées à utiliser les eaux usées rejetées par le site minier et contenant des métaux lourds et des acides. Les services de sécurité de Ruashi Mining n’hésitent pas à tirer sur les personnes qui tentent de passer outre le mur qui sépare le site minier de leur village pour voler des minerais.

Il reste donc aux populations à se replier sur les immenses remblais abandonnés à proximité de la concession minière. Après avoir escaladé cette gigantesque colline, femmes et enfants cassent les pierres sous une chaleur de plomb dans l’espoir d’y récupérer des graviers contenant du cobalt. Avec ce maigre butin, ils espèrent gagner un peu d’argent pour survivre. Ces remblais sont également la cause de pollution dont sont victimes les communautés locales, à travers les microparticules ou les boues toxiques que peuvent provoquer les fortes pluies et atteindre les maisons.

Le Réseau Sud-Congo a déposé une plainte contre Ruashi Mining pour non-respect des obligations sociales et environnementales du code minier. Un dialogue a ainsi pu être initié avec les propriétaires chinois de la mine, qui exigent toutefois de coûteuses analyses supplémentaires pour prouver la cause des pollutions.

Privée d'accès à l'eau, la population de Ruashi utilise les eaux polluées du site minier.
Privée d’accès à l’eau, la population de Ruashi utilise les eaux polluées du site minier.
© Arnaud Zacharie

Les remblais à proximité de la mine de Ruashi à Lubumbashi
Les remblais à proximité de la mine de Ruashi à Lubumbashi
© Arnaud Zacharie

La demande mondiale en métaux stratégiques comme le cobalt a beau fortement augmenter, les retombées positives pour les populations locales sont à ce stade limitées, tandis que les nuisances environnementales et sanitaires sont considérables. Les recettes découlant des redevances minières augmentent et sont réparties entre l’Etat national, les provinces et les entités territoriales décentralisées, mais il faut s’assurer qu’elles sont dépensées de manière transparente afin d’améliorer le niveau de vie des populations. C’est dans ce but que le Réseau Sud-Congo, partenaire du CNCD-11.11.11, se mobilise pour interpeller les autorités congolaises et les sociétés minières et défendre les droits des communautés locales.

Pour aller + loin ...

Transition énergétique : au Congo, l’enfer des creuseurs de cobalt
Benoit Feyt, RTBF.info, 9 novembre 2023.

Les creuseurs du Congo, perpétuels damnés du minerai
Véronique Kiesel, Le Soir, 9 novembre 2023.

Comment sortir de la malédiction des ressources naturelles au Congo
Le Vif, 9 novembre 2023.

Comment la Chine a pris possession du secteur minier congolais
Arnaud Zacharie, CNCD-11.11.11, 8 novembre 2023.

Notes de bas de page

[1Agence internationale de l’énergie, « The Role of Critical Minerals in Clean Energy Transitions », AIE, mai 2021. https://www.iea.org/repor...

URL : https://www.coalitionagainsthunger.be/Pour-une-exploitation-miniere