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Une fracture Nord-Sud persistante |
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De plus en plus remise en cause, la grille d’analyse Nord-Sud est certes trop réductrice pour rendre compte de la complexité du monde en mutation, mais elle n’en reste pas moins pertinente pour analyser les inégalités qui persistent dans les relations internationales. |
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Arnaud Zacharie
27 octobre 2023
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La grille d’analyse Nord-Sud est utilisée depuis des décennies pour rendre compte des inégalités internationales qui ont fortement augmenté au cours des XIXe et XXe siècles. Elle permet d’analyser les relations entre les pays à haut revenu, majoritairement situés dans l’hémisphère Nord et qui ont connu la Révolution industrielle, et les pays à plus faible revenu majoritairement situés dans l’hémisphère Sud, qui n’ont pas bénéficié de la Révolution industrielle et qui ont au contraire subi durant des siècles l’exploitation coloniale des puissances impérialistes. Le paradigme Nord-Sud ne se réfère donc pas à un facteur géographique mais à un facteur de développement économique et social, étant entendu que plusieurs pays dits du Sud se situent dans l’hémisphère Nord et que plusieurs pays dits du Nord se situent dans l’hémisphère Sud. Durant la période coloniale, régie par les règles du « pacte colonial », la production de produits manufacturés susceptibles de concurrencer ceux de la métropole était interdite dans les colonies, dont les produits ne pouvaient être exportés que vers la métropole et dont les importations ne pouvaient concerner que les produits de la métropole. Au moment des indépendances en Asie et en Afrique, dans le contexte de l’après-Deuxième Guerre mondiale et du début de la Guerre froide, les Etats-Unis cherchèrent à instaurer une nouvelle conception des relations Nord-Sud visant à remplacer la dichotomie entre métropoles et colonies par celle entre régions développées et sous-développées. Mais les pays du Sud refusèrent d’être considérés comme de simples sociétés sous-développées appelées à être « modernisées » par les puissances industrielles du Nord. Refusant de s’aligner sur un des deux premiers mondes en période de Guerre froide, ils se rassemblèrent au sein du « tiers-monde », c’est-à-dire un troisième monde indépendant des deux blocs de la Guerre froide. L’acte de naissance du tiers-monde fut la conférence de Bandung en Indonésie, qui rassembla en avril 1955 des représentants de vingt-neuf pays d’Asie et d’Afrique pour condamner la colonisation et revendiquer la paix, la coopération et le contrôle de leurs ressources naturelles. En 1961, vingt-cinq pays créèrent à Belgrade le « mouvement des non-alignés », qui fonda l’année suivante le « G77 » en vue de porter la voix du tiers-monde au sein de l’Assemblée générale des Nations Unies. Les pays non-alignés du tiers-monde s’inspiraient des thèses de l’école structuraliste de la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine), dirigée par l’économiste argentin Raùl Prebisch. Cette école de pensée affirmait que le sous-développement n’était pas affaire de retard mais de modalité d’insertion dans l’économie mondiale. Les économistes latino-américains de l’école structuraliste analysaient ainsi les rapports Nord-Sud à l’aide de la grille d’analyse « centre-périphérie » : la spécialisation des pays de la périphérie dans l’exportation de matières premières les condamnait à un échange inégal avec les économies du centre. Sortir du sous-développement impliquait dès lors de s’affranchir de ce schéma de spécialisation à travers une stratégie d’industrialisation par « substitution aux importations » – c’est-à-dire remplacer les importations de produits industriels du Nord par des productions industrielles nationales. Les besoins croissants de capitaux pour poursuivre le processus d’industrialisation engendra toutefois un endettement extérieur excessif qui déboucha au début des années 1980 sur la crise de la dette du tiers-monde, qui sonna définitivement le glas des politiques de substitution aux importations et de la coopération Sud-Sud qui avait pris naissance à Bandung. En septembre 1978, la conférence Sud-Sud de Buenos Aires avait certes débouché sur l’adoption par 138 États membres des Nations Unies du Plan d’action de Buenos Aires pour la promotion et la mise en œuvre de la coopération technique entre pays en développement (PABA). Mais il ne fut pas mis en œuvre, car les pays du tiers-monde en cessation de paiement étaient désormais condamnés à solliciter au cas par cas auprès du FMI et de la Banque mondiale une aide financière en échange de la mise en œuvre de programmes d’ajustement structurel. Parallèlement, une « Commission Nord-Sud », présidée par l’ex-chancelier allemand Willy Brandt et composée de vingt membres (originaires de sept pays du Nord et de onze pays du Sud), fut mandatée en 1977 pour proposer des recommandations visant à assurer la paix et la prospérité dans le monde. Ces recommandations furent compilées dans le « Rapport Nord-Sud » qui fut remis au secrétaire général de l’ONU en février 1980. Une « conférence Nord-Sud » fut ensuite organisée en octobre 1981 à Cancun, dans le but de mettre en œuvre les recommandations, mais ces dernières ne furent jamais concrétisées. Un paradigme Nord-Sud périmé ?La mondialisation et la fin de la Guerre froide ont ensuite profondément transformé la géographie du pouvoir mondial et la nature des relations Nord-Sud [1]. Le tiers-monde a perdu sa raison d’être géopolitique avec la fin de la Guerre froide. Désormais regroupés avec les pays de l’ex-URSS dans la catégorie des pays en développement, les pays du Sud représentent une entité de plus en plus hétérogène. A la semi-périphérie de l’économie mondiale, les pays émergents du Sud s’industrialisent et acquièrent progressivement des attributs des pays du Nord, tandis qu’à la périphérie, les pays à faible revenu restent dépendants de l’aide extérieure et de l’exportation de matières premières à faible valeur ajoutée. Cette évolution s’est accompagnée d’une coopération Sud-Sud croissante entre pays émergents et à faible revenu. Alors que les pays du Nord se présentent comme des économies avancées à des pays du Sud invités à rattraper leur retard, les acteurs émergents de la coopération Sud-Sud tiennent un discours « tiers-mondiste » en vue de créer une communauté de vue avec les pays partenaires, en se présentant eux-mêmes comme des victimes de la colonisation et de l’impérialisme du Nord. La montée en puissance de la Chine et des autres pays émergents du Sud et le déclin de l’hégémonie occidentale rend définitivement obsolète et inopérante la théorie classique du développement visant l’occidentalisation du monde – d’autant que les limites planétaires rendent cette hypothèse insoutenable. Les pays occidentaux ont perdu les moyens de leurs ambitions et ne sont plus en mesure d’apporter à eux seuls les réponses appropriées aux enjeux mondiaux du XXIe siècle [2]. Pour certains, la grille d’analyse Nord-Sud serait devenue périmée, car elle ne correspondrait plus à la réalité d’un monde où des économies émergentes du Sud convergent avec les économies du Nord et où les interdépendances accrues par la mondialisation impliquent d’instaurer des relations internationales fondées sur la responsabilité commune pour résoudre des enjeux mondiaux comme le dérèglement climatique, les pandémies ou l’évasion fiscale internationale. Pour d’autres, la grille d’analyse Nord-Sud devrait être abandonnée car elle serait le reflet d’une vision néocoloniale des relations internationales. Si ces critiques ont le mérite de souligner les limites du paradigme Nord-Sud et son origine coloniale, elles ne le rendent pas pour autant obsolète. Certes, le clivage Nord-Sud est trop réducteur pour rendre compte de la complexité d’un monde en mutation et il peut contribuer à stigmatiser les pays en développement, mais il n’en reste pas moins omniprésent dans le monde en basculement. Un clivage Nord-Sud omniprésentD’une part, malgré la convergence économique entre l’Asie émergente et les économies occidentales, les inégalités internationales restent importantes. Certes, on assiste depuis trois décennies à une réduction des inégalités internationales, mais cette convergence économique s’explique essentiellement par les performances de la Chine. En outre, à force de se développer, la Chine n’est plus un pays pauvre : 4,4 milliards de personnes sur 7,8 milliards d’êtres humains vivent depuis 2020 avec un revenu par habitant inférieur à celui de la Chine, contre seulement 2 milliards ayant un revenu supérieur au niveau chinois [3]. Par conséquent, le développement de la Chine a désormais pour effet d’augmenter, plutôt que réduire, les inégalités Nord-Sud. Autrement dit, il ne suffit pas qu’une poignée de pays émergents du Sud rejoignent le club restreint des puissances économiques du Nord pour que les effets de domination et les inégalités internationales disparaissent. D’autre part, les négociations internationales sur les grands enjeux mondiaux laissent apparaître une fracture Nord-Sud persistante. Certes, le basculement du monde implique que les pays du Nord n’ont plus la marge d’action suffisante pour régler seuls les enjeux mondiaux, mais le discours sur ces derniers peut aussi masquer la manifestation de déséquilibres Nord-Sud criants dans le cadre de négociations multilatérales où les pays du Nord cherchent à imposer des règles répondant essentiellement à leurs intérêts. Autrement dit, si tous les pays sont dans le même bateau face aux enjeux mondiaux, tous ne sont pas assis à la même place et certains sont donc plus vulnérables que d’autres. C’est évidemment le cas en matière climatique. Alors que ce sont les pays du Nord qui sont les principaux responsables des émissions de gaz à effet de serre depuis la Révolution industrielle, ce sont les pays du Sud qui sont les premières victimes du dérèglement climatique. Or la majorité de ces pays n’ont ni les moyens financiers de s’adapter aux conséquences du changement climatique, ni la marge d’action budgétaire pour financer les investissements nécessaires pour déployer les technologies vertes et les énergies renouvelables. C’est pourquoi le principal obstacle des négociations climatiques internationales est la question des financements Nord-Sud – les pays du Nord n’ayant pas respecté leur engagement de mobiliser au moins 100 milliards de dollars par an à partir de 2020 pour les pays du Sud. La fracture Nord-Sud est aussi évidente dans le cadre de la pandémie de Covid-19. Le directeur général de l’OMS a été jusqu’à qualifier d’« apartheid vaccinal » [4] le fait que 80% des doses administrées en mai 2021 l’avaient été dans dix pays riches, contre 0,3% dans les pays à faible revenu. Alors que les pays du Nord monopolisaient les vaccins et les traitements, la pénurie dans les pays du Sud a eu pour effet de prolonger la durée de la pandémie et d’augmenter les risques de nouveaux variants plus contagieux et plus résistants aux vaccins. C’est pourquoi l’Inde et l’Afrique du Sud, rejointes par une centaine de pays du Sud, ont proposé dès octobre 2020 à l’OMC de suspendre les droits de propriété intellectuelle sur les vaccins et les traitements contre le coronavirus durant la pandémie, afin de favoriser leur production et leur distribution à un prix abordable dans les pays en développement. Il en a résulté un bras de fer Nord-Sud de près de deux ans qui déboucha finalement en juin 2022, lors de la douzième conférence ministérielle de l’OMC, sur un accord permettant l’utilisation pendant cinq ans des brevets nécessaires à la production et à la fourniture des vaccins anti-Covid19 pour les pays en développement sans le consentement des détenteurs de ces brevets. L’accord obtenu en octobre 2021 dans le « cadre inclusif » de l’OCDE sur la réforme de la taxation des multinationales laisse également apparaître une fracture Nord-Sud. L’accord vise notamment à appliquer un taux minimum mondial d’impôt sur les bénéfices à l’étranger des firmes transnationales de 15%. Or la formule retenue par l’accord implique que la majorité des recettes fiscales récupérées par les Etats bénéficieront aux pays qui abritent la majorité des maisons-mères des firmes transnationales – c’est-à-dire les pays du Nord et en particulier ceux du G7. Selon les estimations de l’Observatoire européen de la fiscalité, les pays du Sud devraient bénéficier de 2% de revenus supplémentaires de l’impôt des sociétés, contre 19% pour les pays développés du Nord [5]. Ce déséquilibre Nord-Sud a été dénoncé à plusieurs reprises par les pays du Sud réunis au sein du G24 (créé en 1971 par le G77 pour coordonner les positions des pays en développement dans les enceintes multilatérales). Plus généralement, les pays du Sud sont victimes d’un échange inégal dont on trouve l’origine dans le « pacte colonial » qui a contraint les pays sous domination à se spécialiser dans les matières premières exploitées par les métropoles. Cette spécialisation est restée de mise dans la majorité des anciennes colonies et rend les pays du Sud victimes d’un échange inégal : les matières premières à faible valeur ajoutée du Sud sont échangées contre des produits industriels à plus forte valeur ajoutée du Nord. La dépendance envers les matières premières rend par ailleurs les économies du Sud vulnérables à la volatilité des prix sur les marchés mondiaux. Il en résulte que les pays du Sud spécialisés dans les matières premières sont maintenus à la périphérie de l’économie mondiale. Et preuve que l’industrialisation de pays du Sud comme la Chine ne signifie pas la fin des effets de domination et des inégalités internationales, la coopération Sud-Sud a tendance à reproduire le schéma de l’échange inégal issu du pacte colonial : la Chine échange ses produits manufacturés contre des matières premières à plus faible valeur ajoutée d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine. L’identité commune découlant d’une trajectoire historique similaire est d’ailleurs bien vivante dans le Sud. Le « Sud global » (Global South), qui abrite plus de huit êtres humains sur dix, affirme de plus en plus clairement son ambition de mettre fin à l’hégémonie des pays occidentaux du Nord. Le positionnement géopolitique des pays du Sud vis-à-vis des pays occidentaux n’est toutefois pas homogène. Un groupe de pays alignés sur la Russie et la Chine est clairement anti-occidental, mais de nombreux autres pays adoptent une position de « non-alignement » – un groupe de pays ne souhaitant s’aligner sur aucun des deux camps et un autre groupe privilégiant les relations avec les pays occidentaux tout en se laissant le choix de coopérer avec l’autre camp si nécessaire [6]. En conclusion, le fait que les pays du Nord et du Sud aient un intérêt commun à répondre aux défis mondiaux n’empêche pas les rapports de force de s’exercer et les fractures Nord-Sud d’exister. Le fait d’élargir le directoire mondial du G7 au G20, en y intégrant les pays émergents du Sud (par ailleurs eux-mêmes rassemblés au sein du groupe des BRICS qui sera élargi en 2024 à six nouveaux pays), ne garantit nullement que les intérêts des pays à faible revenu sont pris en compte et que les inégalités Nord-Sud sont en voie de disparition. Loin de relever d’une approche néocoloniale, la grille d’analyse Nord-Sud permet au contraire de dénoncer les stigmates de l’exploitation coloniale dans les différents modes d’insertion des pays à l’économie mondiale. Bien que réductrice, elle permet d’intégrer la question des inégalités Nord-Sud à l’approche des interdépendances et des enjeux mondiaux. |
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Cet article a été publié en version courte dans le magazine Imagine demain le monde, octobre 2023. |
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Notes de bas de page [1] A. Zacharie (dir.), La nouvelle géographie du développement, Editions Le Bord de l’Eau/La Muette, 2016. [2] A. Zacharie et S. Wintgens (dir.), Le décentrage du monde. L’impact des émergents sur la gouvernance mondiale, Editions Le Bord de l’Eau/La Muette, 2018. [3] A. Dayton, « COVID-19 and global inequality », NBER, janvier 2021, p. 14. [4] S. Kauffmann, « L’apartheid vaccinal ? Nous y sommes ! Le Covid-19 divise le monde, sanitairement et économiquement », Le Monde, 19 mai 2021. [5] M. Barake, P.-E. Chouc, T. Neef et G. Zucman, « Revenue effects of the global minimum tax : country-by-country estimates », EU Tax Observatory, note n°2, octobre 2021, p. 14. [6] J.-J. Boillot, « Le monde se désoccidentalise, mais le Sud global n’est pas si uni contre l’Occident », Alternatives Economiques, 24 avril 2023. |
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