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Sénégal

Pourquoi suspendre l'aide n'aidera pas les personnes LGBTQI+

La tentation de suspendre la coopération belge est compréhensible, mais contre-productive.

Le 11 mars 2026, l’Assemblée nationale du Sénégal a adopté une loi durcissant les peines contre les personnes homosexuelles — un recul grave sur les droits humains et un risque sérieux pour la lutte contre le VIH/Sida. Face à cette décision, la tentation de suspendre la coopération belge est compréhensible, mais contre-productive : ce sont les personnes les plus vulnérables qui en paieraient le prix. La Belgique doit au contraire maintenir ses programmes, renforcer son soutien à la société civile sénégalaise et promouvoir un dialogue ouvert sur les droits fondamentaux.

Vital Nshimirimana 7 avril 2026

Un recul grave sur les droits humains

Le 11 mars 2026, l’Assemblée nationale du Sénégal a adopté un projet de loi renforçant la répression des relations homosexuelles en portant les peines d’emprisonnement de cinq à dix ans et en étendant les sanctions à la « promotion », au soutien ou au financement d’actes liés à l’homosexualité, à la bisexualité ou à la transsexualité [1].

Pendant des décennies, le code pénal sénégalais adopté peu après l’indépendance du pays en 1965 prévoyait en son article 319 la répression des « actes contre nature ». C’est l’interprétation de cette disposition qui va progressivement aboutir à la répression des personnes homosexuelles sans que l’homosexualité elle-même ne soit incriminée [2]. En 2022, le projet de révision de l’article 319 en vue du durcissement des peines contre l’homosexualité a été porté devant le parlement qui l’a rejeté, avant de revenir en 2024, le Premier ministre Ousmane Sonko en ayant fait une de ses promesses de campagne [3]. L’adoption du projet de loi s’inscrit dans un contexte de pression croissante de certaines associations religieuses et l’arrestation de plusieurs personnalités publiques dans une affaire qui a défrayé la chronique en début d’année 2026, des personnes présumées homosexuelles étant accusées d’avoir volontairement transmis le VIH/Sida, ce qui a créé une grande émotion dans l’opinion [4].

Dès l’adoption du texte en Conseil des ministres, la Fédération internationale des droits de l’homme a dénoncé cette loi contraire aux engagements internationaux du Sénégal [5] et a insisté sur le fait que cette loi discriminatoire envers les personnes LGBTQI+ ne devait pas être promulguée [6]. Malheureusement, ces appels n’ont pas été entendus, la loi ayant été promulguée et publiée au Journal officiel le 31 mars 2026 [7].

Une loi qui menace la santé de toute la société

Ce qui est en jeu dépasse les seules personnes LGBTQI+ : c’est la santé publique de l’ensemble de la société sénégalaise qui est fragilisée. Plusieurs organisations internationales, dont les Nations Unies et l’ONUSIDA (le programme commun des Nations Unies sur le VIH/Sida) [8], ont exprimé de profondes préoccupations. Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme a rappelé [9] que ces dispositions pourraient contrevenir aux droits fondamentaux tels que le droit au respect, à la dignité, à la vie privée, à l’égalité et aux libertés d’expression, d’association et de réunion pacifique.

L’ONUSIDA souligne que le durcissement de la loi risque d’affaiblir les acquis de santé publique, en particulier la lutte contre le VIH, en décourageant l’accès aux services de prévention et de traitement pour les populations les plus vulnérables. L’organisation considère que la décriminalisation est une question de santé publique à part entière car les lois pénales ont un impact négatif sur la riposte au VIH/Sida [10]. La criminalisation de l’homosexualité peut avoir des répercussions néfastes considérables sur la santé publique du moment qu’elle empêche les personnes LGBTQI+ d’accéder aux services de santé et le personnel de santé de fournir des services vitaux, y compris des services de prévention et de traitement du VIH.

Des organisations de défense des droits humains ont également mis en évidence le risque accru de stigmatisation, de violences et d’arrestations arbitraires, ainsi que les restrictions potentielles pour le travail légitime de la société civile, des personnes qui défendent les droits humains et des médias.

Les réactions belges : une tentation compréhensible mais contre-productive

Les réactions face à ce vote ont également émergé en Belgique. Le député wallon Guillaume Soupart a demandé de faire pression et d’arrêter l’aide au Sénégal, tandis que la ministre wallonne du Climat Cécile Neven a annulé sa mission prévue au Sénégal fin mars et a décidé de passer en revue l’ensemble des aides wallonnes en matière de coopération climatique avec le Sénégal [11]. Face aux menaces de suspension de l’aide extérieure, le Premier ministre sénégalais a toutefois répondu que les pays donateurs pouvaient garder leur aide si elle ne respectait pas la souveraineté sénégalaise [12].

Lorsque la menace de suspension de l’aide réussit à modifier une décision politique discriminatoire et permet de protéger les droits fondamentaux dans les pays partenaires, la mesure peut s’avérer efficace, mais lorsque cela mène au statu quo politique et à la suppression de l’aide, cela entraîne une double peine pour les populations locales, à la fois privées des droits bafoués et de l’aide extérieure supprimée. De plus, une approche sélective, qui consiste à suspendre les programmes dont l’arrêt n’entraîne pas une réduction de l’accès aux services de base pour la population, doit aussi être envisagée. A ce titre, le dialogue avec les organisations représentatives des premières personnes concernées est un outil essentiel pour s’assurer que les décisions contribuent à les renforcer dans l’exercice de leurs droits. La Coopération gouvernementale belge [13] a pour objectif d’améliorer les conditions de vie de la population des pays partenaires en travaillant avec les institutions publiques des pays concernés. Un des objectifs principaux du programme de coopération en cours est la promotion de l’entreprenariat durable et la création d’emplois décents. Elle porte également sur la santé et le climat.

La suspension de la coopération aurait des conséquences négatives sur les programmes appuyés par la Belgique [14] sur les systèmes alimentaires durables, le renforcement des systèmes de santé, le climat ainsi que les programmes de soutien aux jeunes. Elle ne contribuerait donc pas à défendre les droits des personnes LGBTQI+, mais leur imposerait au contraire une double peine : criminalisées dans leur propre pays, elles verraient en plus de cela leur accès aux services de base fragilisé.

Trois leviers pour agir : maintenir, dialoguer, soutenir

Face à une loi injuste, notre réponse doit être à la hauteur de nos valeurs : solidarité internationale, protection des droits fondamentaux et engagement dans la durée. Cela passe par trois leviers complémentaires qui se renforcent mutuellement.

Premièrement, maintenir et orienter la coopération. Au lieu de suspendre ou rompre la coopération, les différentes entités belges engagées dans la coopération internationale devraient veiller à ce que leurs programmes bénéficient en priorité aux populations les plus vulnérables — dont les personnes LGBTQI+ — et qu’ils s’inscrivent explicitement dans le cadre des droits humains.

Deuxièmement, promouvoir un dialogue constructif. Le dialogue constructif fondé sur la compréhension mutuelle et la confiance reste un levier important pour la promotion de la coopération fondée sur le respect des droits humains. C’est en maintenant les canaux d’échange ouverts que les institutions belges pourront encourager le gouvernement sénégalais à viser une législation nationale qui préserve la sécurité des individus, encourage l’inclusion et évite toute forme de discrimination ou de stigmatisation.

Troisièmement, soutenir la société civile sénégalaise. En soutenant la société civile, la Belgique renforce la capacité des actrices et acteurs locaux à porter de nouvelles valeurs — respect des droits humains, inclusion, non-discrimination — et à peser pour la protection des personnes LGBTQI+. C’est à travers ces cadres que la législation pourrait être améliorée [15], et aboutir à la dépénalisation de l’homosexualité.

Ces dix dernières années, une vingtaine de pays ont abrogé des lois criminalisant les personnes LGBTQI+, convaincus que la décriminalisation est essentielle pour protéger les droits humains et la santé de l’ensemble de la population [16]. Dans le même temps, un autre groupe de pays — dont l’Ouganda, le Ghana, le Mali et désormais le Sénégal — prend la direction inverse, exposant des milliers de personnes à la stigmatisation, à la violence et à l’exclusion des soins. Ce mouvement de recul n’est pas une fatalité : c’est précisément dans ces contextes que le dialogue, le soutien à la société civile et une coopération ancrée dans les droits humains font la différence.

Notes de bas de page

[1Sénégal : l’Assemblée nationale vote le durcissement des peines contre l’homosexualité

[2319-3_pénalisation_Sénégal

[3Au Sénégal, le retour d’un projet de loi pour durcir le délit d’homosexualité et « contre les valeurs immorales de l’Occident »

[4Sénégal : Arrestation de 12 personnes, dont deux célébrités, pour homosexualité et mise en danger de la vie d’autrui -

[5Homophobie au Sénégal : l’État viole ses propres engagements internationaux

[6Sénégal : la loi discriminatoire contre les personnes LGBTIQ+ ne doit pas être promulguée

[7Le Sénégal promulgue sa loi durcissant la répression de l’homosexualité

[8L’ONUSIDA est profondément préoccupée par les répercussions du durcissement d’une loi contre les personnes LGBTQ au Sénégal | UNAIDS

[9L’ONU exhorte le Sénégal à ne pas promulguer une nouvelle loi anti-LGBT | ONU Info

[10Décriminaliser l’homosexualité est une question de santé pour tous | ONU Info

[11Répression contre les personnes homosexuelles au Sénégal, la Wallonie hausse le ton : « On ne transige pas sur la dignité humaine »

[12Loi contre l’homosexualité : La réplique seche de Sonko aux... | Seneweb -

[13Sénégal | SPF Affaires étrangères - Commerce extérieur et Coopération au Développement

[14Coopération au développement | SPF Affaires étrangères - Commerce extérieur et Coopération au Développement

[15Le collectif Free Sénégal alerte sur le durcissement de la loi à l’encontre de la communauté LGBT - ADHEOS

[16La décriminalisation des LGBTQ+ sauve des vies | OHCHR

URL : https://www.coalitionagainsthunger.be/Pourquoi-suspendre-l-aide-n-aidera