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Élections au Brésil : l’État de droit en danger |
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Ce 30 octobre, dans un climat de tension et de violence croissants, le Brésil élira son prochain président. Jair Bolsonaro, leader de l’extrême droite et président en exercice, est au cœur de toutes les craintes. Cet ancien militaire, défenseur des armes et évangélique radical, s’est révélé être la menace la plus directe contre une démocratie encore fragile. En septembre dernier, une délégation de la société civile brésilienne avait fait le tour de l’Europe pour alerter les institutions sur le danger Bolsonaro. À quelques jours du second tour, retour sur cette rencontre. |
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Hugo Leroy
29 octobre 2022
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Un monde associatif en dangerDepuis le début du mandat de Jair Bolsonaro, le Brésil s’est divisé plus encore qu’auparavant en deux camps farouchement opposés. La crise du Covid, particulièrement meurtrière au Brésil en raison de l’inaction du gouvernement, a attisé des tensions déjà présentes. Pour le monde associatif et les représentants des organisations progressistes, le mandat du président d’extrême droite fut synonyme d’une marche à reculons pour l’égalité de genre et les droits des minorités. Leur combat s’est aussi révélé de plus en plus dangereux et de nombreux opposants au gouvernement ont été victime d’attaques, certaines mortelles, comme pour Marielle Franco. Sociologue, militante féministe et membre du conseil municipal de Rio de Janeiro, Marielle fut assassinée le 14 mars 2018 par, selon l’enquête, deux anciens militaires. Bien qu’aucune condamnation n’ait été prononcée à ce jour, les deux meurtriers auraient très probablement été engagés par les adversaires politiques de Marielle. Human Right Watch et Amnesty international n’ont depuis lors cessé d’interpeller la communauté internationale sur la violence croissante à l’égard des représentants politiques et associatifs [1]. En 2021, le Brésil se situait en 49e position de l’indice mondial de démocratie, proche notamment de la Pologne (50e) ou de la Tunisie (54e), des pays affrontant une radicalisation et une dérive autoritaire de leurs gouvernements. C’est dans ce contexte que Bolsonaro mit tout en œuvre durant son premier mandat pour ralentir les enquêtes portant sur des meurtres politiques, allant jusqu’à briser lui-même une plaque commémorative en mémoire de la militante assassinée. « On nous tue pour notre engagement », nous a confié une membre de l’Association brésilienne des ONG (Abong), partenaire du CNCD-11.11.11. Le Brésil est également le quatrième pays au monde pour le nombre d’assassinats de défenseuses et défenseurs de l’environnement [2]. Ce 23 octobre, à la tribune de la marche pour le climat organisée à Bruxelles, un représentant du peuple indigène Pataxó a appelé à une alliance internationale contre le président sortant : « C’est une politique de génocide, le président Bolsonaro vole nos terres et assassine notre peuple. Nous sommes les gardiens de la biodiversité, de l’environnement, c’est pour ça qu’il nous chasse. Vous ne pouvez pas vous alliez à un meurtrier, vous ne pouvez pas vous allier à celui qui détruit l’Amazonie et ses peuples ». Au-delà des menaces et attaques personnelles que subissent régulièrement les représentants d’associations progressistes (LGBTQIA+, défense des minorités indigènes, égalité de genre…), le gouvernement brésilien a déployé un éventail de mesures répressives destinées à « mettre au pas » les discours contraires à l’idéologie du président. « Il est de plus en plus difficile d’effectuer notre travail, tant sur le terrain qu’au niveau institutionnel », selon un membre de la délégation. « Bolsonaro et son administration ont réduit et parfois supprimé nos moyens de financement. Il nous est aussi quasiment impossible de mener à bien les procédures administratives demandées pour obtenir la reconnaissance officielle de l’Etat. Encore récemment par exemple, le président a réclamé un droit de regard complet sur les personnes bénéficiaires de notre action ! Vous imaginez bien que c’est inadmissible ». L’administration est en effet devenue un des outils du président d’extrême droite dans son combat contre ce qu’il désigne comme « des minorités homosexuelles, des femmes et des Noirs qui le harcèlent en exigeant de nouveaux droits ». Lorsque les membres de ces associations sont victimes d’actions violentes ou de harcèlement (notamment en ligne), il n’est désormais plus possible de porter plainte. « Certaines femmes, élues au parlement, ont été victimes de messages ignobles sur les réseaux sociaux de la part d’autres élus, mais il n’est aujourd’hui plus possible de renvoyer les faits devant un tribunal. Bolsonaro nous enlève petit à petit tous les outils pour nous défendre ou aider la société ». Rappelons que le président, coutumier des discours outranciers, avait notamment agressé verbalement une députée en 2019, en lui déclarant : « Je ne te violerais pas, parce que tu ne le mérites pas [3]. » Un champ de bataille onlineC’est bien sur les réseaux sociaux que se déroule la bataille la plus acharnée de cette campagne électorale. « La grande majorité des Brésiliens ont accès à des données mobiles à l’exception des régions les plus reculées. Cet accès est avant tout tourné vers les réseaux sociaux mais certaines personnes utilisent ces réseaux comme des sources ouvertes et vérifiées, comme s’ils utilisaient un moteur de recherche internet. Or les algorithmes auxquels obéissent les réseaux favorisent les fermes à troll de l’extrême droite (visibilisassions des contenus haineux ou racistes). Alors que plus de 70% de la population utilise WhatsApp, on doit pouvoir lutter sans utiliser les même outils, illégaux, que l’extrême droite. » Dans cet esprit, les associations brésiliennes ont constitué des groupes de recherche pour mieux appréhender l’enjeu de la campagne numérique. Une adaptation de la loi allemande sur le harcèlement en ligne est notamment en cours de préparation alors qu’il n’existe pour l’heure aucune loi cadre sur l’utilisation des réseaux sociaux. Élément insolite de cette bataille en ligne : le site officiel de Bolsonaro avait été, le 11 août, racheté par un entrepreneur qui en avait changé le contenu pour démontrer la dérive autoritaire du président brésilien par le biais de caricatures et de messages sans ambivalence tel que : « Menace pour le Brésil » sous-titrant un « Bolsonaro nazifié » [4]. Un système menacéPar ailleurs, Bolsonaro s’attaque également au système qui l’a amené au pouvoir et qui lui a permis de récolter 43,3% des votes du premier tour. A de nombreuses reprises, l’ancien militaire a remis en cause l’efficacité des votes électroniques et le système de scrutin, disant pouvoir « régler le problème [des fraudes électroniques] avec le concours de l’armée ». Selon un coordinateur de l’Abong, « l’idée du président est de revenir à un vote papier, qu’il pourrait beaucoup plus facilement manipuler et remettre en cause. Il espère faire croire à la population qu’on ne peut plus avoir confiance dans le système. » La stratégie du président est claire : une remise en cause constante des institutions et principes démocratiques qui régissent la vie politique brésilienne. Cette position engendre la légitimation d’autres formes d’actions politiques, notamment violentes ou religieuses. « En légitimant l’action de groupes armés, l’assassinat de journalistes et de représentants animistes, Bolsonaro les encourage à user de cette violence. En ce moment-même, des milices armées campent devant certaines institutions publiques. La pression exercée sur le bon déroulement des élections n’a jamais atteint un tel niveau. C’est aussi pour ça que nous sommes ici en Europe, plus le monde et les Etats étrangers seront attentifs au déroulement des élections, moins un coup d’Etat ou des irrégularités auront de chance de mettre en péril notre démocratie ». L’appel aux armesAu sein même de ses rangs, la stratégie du président commence à poser question : Bolsonaro sera-t-il en mesure de maintenir le calme parmi ses partisans lors des résultats du deuxième tour ? Lors de la fête nationale (le 7 septembre), des milices d’extrême droite, soutiens du président, ont fait craindre le pire lors d’un défilé paramilitaire. Appel au putsch ou références fascistes, ces discours sont devenus presque banals depuis le début de la campagne. Les manifestations à l’occasion de cet événement ont avant tout été dirigées contre la Cour suprême. Alors que Bolsonaro avait une nouvelle fois espéré élargir les conditions d’accès aux armes à feu, la Cour suprême, en raison du risque croissant de violence politique, a débouté cette proposition de loi. Le président s’est alors insurgé : « Ce ne sont pas des sourds en robe noire qui font les lois […], ce sont les pouvoirs législatifs et exécutifs." Malgré le rejet de la loi, un grand nombre de permis de port d’arme ont d’ores et déjà été délivrés durant le mandat du président : passant de plus de 117 000 à près de 673 000. Les armes à feu (enregistrées) dépassent aujourd’hui 1,5 million, au grand bonheur des organisations paramilitaires et de l’extrême droite [5]. Pour la délégation présente à Bruxelles, la présence des armes est d’autant plus problématique qu’elle risque de devenir un danger pour leurs vies. « Nous le voyons tous les jours, la quantité d’armes dans le pays est incroyable. Il y avait déjà de nombreuses armes illégales sur le territoire, mais aujourd’hui, on croise des gamins avec des armes de guerre. Cet accès aux armes à radicaliser les violences politiques contre les opposants au pouvoir : de l’intimidation, on est passé au meurtre. » Des cibles électorales partagées et courtiséesPremier grand enjeu de ces élections si particulières : la place des 16-24 ans dans le scrutin. Cette tranche d’âge représente près de 17% de l’électorat brésilien, c’est-à-dire 29 millions de personnes, dont une grande partie ont voté pour la première fois lors du premier tour. Pour arriver à les convaincre de se rendre aux urnes, les deux camps rivalisent d’ingéniosité. Misant sur ces électeurs pour asseoir sa victoire, le PT de Lula a mobilisé des personnalités publiques, des instagrammeurs et des artistes. Pour ce combat qui se joue en grande majorité sur les réseaux sociaux, l’extrême droite préfère cibler de manière spécifique les candidats travaillistes. Cependant, et malgré leurs efforts, cette part de la population semble se tourner plus vers la gauche que vers le président d’extrême droite. Bolsonaro semble en effet en décalage avec ces électeurs, son action ayant souvent été dommageable à ces jeunes et peu en accord avec les évolutions sociétales de l’époque. L’intervention de Michelle Bolsonaro, épouse du président et fervente évangélique, démontre également l’intervention des milieux religieux dans la course présidentielle, ainsi que la fébrilité croissante qui s’empare de l’extrême droite dans cette bataille électorale [6]. Traditionnellement en retrait (elle n’était pas apparue durant la campagne de 2018), la première dame a fait une entrée fracassante sur la scène publique brésilienne. Au cours de ses interventions et déplacements, elle a notamment amalgamé Lula et son parti à des ennemis démoniaques menaçant la survie du Brésil, les « démons menaçant la nation du Seigneur ». Selon le journaliste Evandro Eboli « avec ses attaques pseudo-religieuses, elle s’engage dans une voie dangereuse dont la finalité peut se révéler bien incertaine ». La première dame du Brésil semble s’imposer comme une figure de premier ordre dans cette campagne grâce à son audience sur les réseaux sociaux, surpassant à de nombreuses reprises celle de Lula. Dans l’espoir de ne pas voir cette part de l’électorat être accaparée par Bolsonaro, Lula s’était aussi entiché de quelques relations privilégiées avec des membres de l’Eglise évangélique, traditionnellement conservateurs mais implantés dans les classes populaires [7]. L’action de Lula auprès de ces pasteurs, parfois controversés (Sargento Isidório, partisan d’un “Jour de la fierté hétéro”), divise les partisans du PT qui y voit parfois une trahison de leurs valeurs. Pour la radio CBN, « les deux équipes électorales ont décidé de jouer au même jeu : tous les coups sont permis » [8]. Le match retour sous haute tensionLes nombreuses menaces de Jair Bolsonaro et la quantité inédite d’armes dans le pays laissent présager le pire. Le président brésilien n’a, par ailleurs, jamais exclu l’usage de la force dans son parcours politique. En 1988, il avait déclaré avoir ourdi un plan visant à poser des bombes dans des casernes militaires pour augmenter le salaire des militaires. En 1999, il disait avoir espéré que la dictature ait assassiné Fernando Henrique Cardoso avant qu’il ne soit président. En 2016, il avait dédié son vote en faveur du la procédure d’impeachment de la présidente Dilma Rousseff au boureeau de celle-ci durant la dictature [9]. Au-delà de ces déclarations, le président peut aussi se reposer sur le nombre croissant de militaire dans l’administration et les postes politiques. Une base de soutien qui lui semble acquise envers et contre tout. Contredisant les prédictions des sondages, Jair Bolsonaro est désormais au coude à coude avec le leader travailliste avec seulement 5,2% d’écart de voix lors du premier tour. Les élections législatives, qui se déroulaient en même temps que le premier tour, ont également été en faveur des partis conservateurs [10]. Avec une coalition des gauches réduite à moins de 14% au parlement et un sénat entièrement acquis au président sortant, même une victoire de Lula ne déterminerait pas un changement politique majeur. « Si Lula est élu, il devra aussi se tourner vers les élites, conserver leurs oreilles et travailler avec le centre droit. Nous ne voulons pas abolir tout dialogue avec les évangéliques mais les soutiens les plus radicaux de Bolsonaro sont nos ennemis mortels », souligne un représentant d’ABONG. L’intérêt de la communauté internationale pour ce deuxième tour démontre l’importance de l’enjeu de ces élections. Anthony Blinken, secrétaire d’Etat américain, a notamment tenu à apporter ses « félicitations au peuple brésilien pour avoir mené à bien et dans le calme ce premier tour » [11]. Des félicitations qui expriment à elles seules l’inquiétude latente de l’administration américaine. Pour les associations que nous avons rencontrées, la mobilisation de la communauté internationale à l’issu du deuxième tour se doit d’être ferme et rapide. « Un coup d’Etat ferait repartir notre pays des dizaines d’années en arrière. Les combats pour lesquels on lutte, du droit des minorités à la protection de l’environnement, seraient impactés de manière catastrophique et peut-être irréparable. C’est la liberté d’action et d’expression de 217 millions de personnes qui est dans la balance de ce scrutin. L’enjeux est énorme : c’est notre pays et notre démocratie ». |
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Notes de bas de page [1] HRW, World Report 2021 : Brazil, [en ligne], https://www.hrw.org/world... ; ; Amnesty International, rapport annuel 2021 : Brésil, [en ligne], https://www.amnesty.be/in... [2] Idem. [3] RTBF, 14/06/19, [en ligne] https://www.rtbf.be/artic... [4] Courrier International, 1/09/22, [en ligne], https://www.courrierinter... [5] Le Courrier International, 4/07/22, [en ligne], https://www.courrierinter... [6] Le Courrier International, 19/08/22, [en ligne], https://www.courrierinter... [7] Courrier International, 21/06/22, [en ligne], https://www.courrierinter... [8] Courrier International, 13/10/22, [en ligne], https://www.courrierinter... [9] Poder 360, 17/04/16, [en ligne], https://www.youtube.com/w... [10] Le Courrier International, 3/10/22, [en ligne], https://www.courrierinter... [11] Secretary Anthony Blinken, compte Twitter, 3/10/22, [en ligne], https://twitter.com/secbl... |
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