logo Coalition contre la faim

Mali : l’embargo de la CEDEAO pénalise les populations vulnérables tandis que la junte reste de marbre

Suite aux deux coups d’Etat militaires qui se sont déroulés en moins d’un an au Mali, la CEDEAO (Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest) et l’Union européenne ont sanctionné la junte au pouvoir. Alors que les sanctions du Conseil de l’Europe ont eu un impact symbolique, les sanctions de la CEDEAO ont quant à elles affecté les populations sans infléchir la position de la junte.

Vital Nshimirimana 14 octobre 2022

Deux coups d’Etat en moins d’un an et une transition plus longue que prévue

Le Mali a connu deux coups d’Etat successifs en 2020 et 2021. Le deuxième coup d’Etat est intervenu neuf mois après le premier, alors que le débat sur la durée de la transition battait son plein. En effet, ce contexte de flou entretenu au sommet de l’Etat où on ne savait pas qui dirigeait le pays entre le président Bah N’Daw et son vice-président Assimi Goita a planté le décor pour un deuxième coup de force des militaires.

Selon les putschistes, la principale raison qui a justifié la prise de pouvoir était l’insécurité généralisée, matérialisée par des attaques djihadistes dans plusieurs régions du pays.

Ce changement de régime en mai 2021 a été bien accueilli par la population malienne désespérée par plusieurs décennies de crise sécuritaire et institutionnelle. La population voyait dans la classe dirigeante historique des autorités incapables de trouver des réponses appropriées face aux multiples défis auxquels elle se trouve confrontée.

La CEDEAO prend des sanctions contre la junte

A l’annonce du renversement de pouvoir au Mali, les réactions de la CEDEAO et de l’Union africaine n’ont pas tardé. Dans la foulée du coup d’Etat, ces deux institutions se sont réunies les 31 mai et 1er juin 2021 respectivement. Le Conseil paix et sécurité de l’Union africaine a condamné le coup d’Etat : d’une part, il a rejeté la prise de pouvoir par l’armée et, d’autre part, il a appelé les putschistes à assurer le retour rapide à un gouvernement civil [1]. La CEDEAO a d’abord exigé le retour d’un gouvernement civil [2], avant de prendre des sanctions économiques et financières contre le gouvernement putschiste [3].

Les sanctions prises par la CEDEAO le 9 janvier 2022 comprenaient la fermeture des frontières terrestres et aériennes entre le Mali et les pays de la CEDEAO, la suspension de toutes les transactions commerciales entre le Mali et les pays de la région, le gel des avoirs de la République du Mali dans les banques centrales et commerciales de la CEDEAO et la suspension du Mali de toute aide des institutions financières de la CEDEAO. Quelques produits étaient exemptés des sanctions. Il s’agissait des biens de consommation essentiels, des produits pharmaceutiques, des fournitures et équipements médicaux, y compris le matériel pour le contrôle de la COVID-19, les produits pétroliers et l’électricité. Les dirigeants des Etats membres de la CEDEAO ont également rappelé leurs ambassadeurs accrédités au Mali.

Les sanctions prises lors du premier coup d’Etat en 2020 ont durement affecté la vie nationale. En août 2020, la CEDEAO avait fermé les frontières terrestres et aériennes et imposé un embargo sur les échanges financiers et commerciaux, à l’exception des produits de première nécessité. Ces sanctions ne seront levées [4] qu’après la désignation du gouvernement de transition le 6 octobre 2020, comme l’avait exigé le sommet de la CEDEAO du 15 septembre 2020.

La réédition des sanctions lors du deuxième coup d’Etat en 2022 a mis la pression sur la junte si bien qu’elle a fini par accepter de rendre le pouvoir aux civils au terme d’une période de transition dont l’échéance est prévue le 26 mars 2024 au plus tard. Les sanctions ont en effet produit des effets immédiats sur la vie des Maliens et des Maliennes, car elles visaient notamment des importations ou exportations de produits vivriers. Il faut comprendre que le Mali importe 70% de sa consommation vivrière. En retour, il exporte certains minerais dont l’or, du coton et du bétail. Les autorités maliennes ont constamment décrié les sanctions de la CEDEAO. Elles ont négocié d’autres voies d’approvisionnement afin de combler les pénuries. A cet effet, le Mali a pu compter sur ses voisins, la Mauritanie, la Guinée et l’Algérie. D’autres arrangements de moindre importance ont été pris avec la Côte d’Ivoire. De même, lors de la fête du Tabaski (nom donné à la fête musulmane de l’Aid el-Kebir dans la région), le Sénégal a dû négocier avec le Mali pour la fourniture de moutons [5].

Suite à cet embargo imposé par la CEDEAO et l’Union monétaire ouest-africaine (UEMOA), beaucoup de projets ont été suspendus. L’embargo a également affecté le travail de la société civile étant donné la suspension des transactions monétaires entre les banques locales et internationales.

Une levée partielle des sanctions est intervenue fin juillet suite à l’engagement de la junte d’organiser des élections entre novembre 2023 et février 2024 [6].

Les effets de l’embargo sont visibles dans tous les secteurs de l’économie malienne, notamment celui de l’agriculture qui non seulement fait face aux effets des changements climatiques mais aussi à la pénurie des intrants agricoles dont des stocks sont restés bloqués à Dakar. Les rares quantités disponibles sont devenues inaccessibles en raison de la montée des prix [7]. Il en est de même pour les denrées alimentaires et les matériaux de construction. Or ce secteur emploie des dizaines de milliers de travailleurs comprenant des ouvriers, maçons, ferrailleurs, menuisiers. L’activité pastorale a été durement affectée. L’embargo a causé la pénurie et la montée du coût d’aliments du bétail ainsi que la difficulté d’entretenir les laiteries. Sur le plan économique, l’embargo a causé une perte énorme de revenus pour les éleveurs, car les exportations d’animaux occupent la troisième position après l’or et le coton.

Les sanctions ont également entraîné des conséquences dévastatrices sur la population en général, et en particulier les populations vivant dans les zones de conflits et les personnes déplacées. Le coût du panier de la ménagère est de plus en plus insupportable, surtout que le mois du Ramadan et les fêtes y afférentes ont coïncidé avec l’embargo. Il faut aussi noter que de nombreuses familles dépendent des transferts financiers des diasporas, qui dès lors n’ont pu faire parvenir leurs transferts monétaires [8].

L’Union européenne sanctionne cinq personnalités influentes du régime

Comme d’autres organisations internationales, l’Union européenne a condamné les coups d’Etat militaires, après quoi elle a demandé aux autorités maliennes de faciliter l’achèvement de la transition politique et le transfert du pouvoir aux autorités civiles élues endéans 18 mois. Cette échéance était déjà exigée par la CEDEAO à l’issue de son sommet du 15 septembre 2020. Or, en date du 8 janvier 2022, les autorités maliennes ont présenté à la CEDEAO un nouveau calendrier repoussant les élections à 5 ans et demi. En réaction à cela, le Conseil de l’Union européenne a décidé le 4 février 2022 de sanctions individuelles à l’encontre de cinq personnalités du régime portant atteinte à l’achèvement de la transition politique [9]. Ces sanctions portent sur l’interdiction de voyager, le gel des avoirs ainsi que l’interdiction aux citoyens et entreprises de l’UE de mettre des fonds à leur disposition, que ce soit directement ou indirectement [10].

La Belgique, par la voix de sa ministre des Affaires étrangères, a condamné le coup d’Etat. Cependant, elle a maintenu ses appuis envers le peuple malien. C’est notamment à travers le fonds fiduciaire des Nations Unies pour la paix et la sécurité au Mali que la Belgique a accordé une enveloppe d’un million d’euros au Mali en vue du renforcement du rôle des femmes dans la promotion de la paix et la sécurité [11].

Suite à la pression de la CEDEAO, la junte malienne a finalement accepté de réduire à 24 mois la durée de la transition [12].

Les sanctions n’affectent pas la junte en tant que telle

Pourquoi y a-t-il autant de coups d’Etat sur le continent africain ? Depuis les années 1960, quand la majorité d’Etats africains ont retrouvé leur indépendance, des coups d’Etat se sont réalisés dans plusieurs pays. En 2000, l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) a changé de nom et de mission, devenant l’Union africaine (UA) et adopté par la même occasion sa politique de non-ingérence dans les affaires internes des Etats. A partir de ce moment, les putschistes s’épargnaient une certaine pression.

L’Union africaine agit par des sanctions purement symboliques, variant entre la suspension au sein des organes ou instances de l’organisation et la création des missions de bons offices pour tenter de faciliter un dialogue entre les partenaires nationaux concernés. Selon Joseph Siegle, directeur de recherche au Centre d’études stratégiques de l’Afrique, dans pareil contexte, le reste de la communauté internationale se limite à prendre quelques mesures anti- coup d’Etat, de telle sorte que le prix à payer pour les putschistes est de loin inférieur au profit que le coup leur procure [13]. Certains Etats, dont la Russie, la Chine ou l’Arabie Saoudite, en profitent même pour accroître leur influence en soutenant les juntes militaires.

Siegle argue que le meilleur moyen d’atténuer les coups d’Etat est d’encourager la démocratie, en octroyant des financements conséquents aux régimes qui respectent les principes et valeurs démocratiques [14].

Conclusion

Il est clair que l’embargo imposé au Mali a produit des effets mitigés sur les militaires au pouvoir. En effet, malgré la pression de la communauté internationale et plus particulièrement de la CEDEAO, la junte malienne a su contourner les sanctions. Et pourtant, l’embargo a produit des effets dévastateurs sur les plus vulnérables. Il a aggravé les inégalités entre les élites au pouvoir et les populations qui vivent dans la précarité – et ce depuis plusieurs années. Les populations se sont retrouvées sans accès aux biens et services de base et la fermeture des frontières a renforcé la vulnérabilité de milliers d’agriculteurs et agricultrices, éleveurs, petits commerces et familles dont les appuis de la diaspora jouent un rôle prépondérant. Par ailleurs, le pays a maintenu certaines activités liées à la sécurité, laissant de côté des projets susceptibles de contribuer au développement communautaire, à la souveraineté alimentaire et au développement durable.

Face à cette situation, la société civile malienne, par la voix de la CAD-Mali, partenaire du CNCD-11.11.11, demande à la communauté internationale de soutenir les services techniques de l’Etat afin de rétablir l’effectivité de l’autorité de l’Etat sur toute l’étendue du territoire national. Elle demande également des appuis des initiatives locales de consolidation de la paix, ainsi que l’accompagnement du gouvernement pour la tenue des élections libres, crédibles et transparentes pour marquer le retour à l’ordre constitutionnel normal.

Quant à la Belgique, elle devrait appuyer le peuple malien en vue du respect et du renforcement des valeurs démocratiques. Elle devrait aussi financer les organisations de la société civile et des projets de développement inclusif. Elle devrait également soutenir le processus de refondation de l’Etat de droit et le retour à des institutions désignées par le peuple par voie des urnes.

Dans les contextes de fragilités, qui sont ceux de la plupart des pays partenaires de la Coopération belge, il importe de manier avec précaution des sanctions et conditionnalités, afin de s’assurer qu’elles atteignent leur cible sans imposer aux populations concernées une double peine, les privant à la fois de la démocratie et de leurs droits économiques et sociaux. Dans ce but, le rôle des organisations de la société civile peut se révéler décisif.

Notes de bas de page

[1https://www.peaceau.org/f...e-reunion-du-conseil-de-paix-et-de-securite-de-l-union-africaine-sur-la-situation-au-mali-1er-juin-2021

[14Idem

URL : https://www.coalitionagainsthunger.be/Mali-l-embargo-de-la-CEDEAO