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Réduction du coût du travail : une stratégie inefficace et coûteuse |
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La réduction du coût du travail est présentée comme le principal levier pour créer de l’emploi, mais cette politique ne crée pas d’emplois, alors qu’elle creuse les déficits publics, accentue les inégalités et définance la protection sociale. |
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Arnaud Zacharie
14 avril 2026
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Depuis plus de quarante ans, les gouvernements cherchent à doper la compétitivité et l’emploi en réduisant le coût du travail. Cette stratégie repose sur le postulat selon lequel le coût du travail serait le principal obstacle à la création d’emplois. Selon cette logique, la réduction du coût du travail, en particulier pour les travailleurs peu qualifiés, serait le moyen le plus efficace d’augmenter le taux d’emploi. Il en a découlé des politiques de réduction des cotisations sociales, de modération salariale et de limitation du financement des dépenses sociales (en particulier les dépenses de retraite et de santé). Pourtant, sauf exceptions, cela n’a pas créé d’emplois : « Cette stratégie a échoué sur le plan de la création d’emplois au niveau agrégé, et cette absence d’effet est confirmée empiriquement par les évaluations d’impacts en termes d’emplois des politiques modifiant le coût du travail » [1]. Les seules exceptions n’ont concerné que des entreprises en difficulté financière qui ont pu utiliser les allégements sur les plus bas salaires comme une bouffée d’oxygène pour sauvegarder temporairement des emplois, mais les effets se sont rapidement estompés et la perte des emplois en question n’a été que retardée. Si elle n’a pas créé d’emplois, cette politique a en revanche entraîné des effets redistributifs qui ont augmenté les inégalités. En effet, les allégements de cotisations sociales n’ont pas bénéficié aux employés à bas salaires mais aux employeurs, aux salariés les mieux rémunérés et aux actionnaires des entreprises concernées – comme cela a par exemple été constaté avec le CICE en France ou avec les allègements ciblés sur les jeunes en Suède [2]. La restauration des profits des entreprises n’a toutefois pas débouché sur un surcroît d’investissements créateurs d’emplois, conformément au célèbre théorème de Schmidt énoncé par le chancelier allemand dans les années 1970 : « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ». C’est essentiellement la part du profit non investi, captée par les actionnaires, qui a augmenté, débouchant sur une pénurie d’investissements productifs et d’emplois [3]. En outre, la maîtrise des dépenses de retraite et de santé affecte en particulier les ouvriers et les métiers demandant des compétences physiques, car leur espérance de vie en bonne santé est nettement inférieure à celle des cadres qui peuvent plus facilement prolonger leur carrière. Le coût caché de la chasse aux chargesVu que la plupart des gouvernements appliquent la même stratégie de réduction du coût du travail, ils n’en retirent aucun gain relatif de compétitivité mais se privent des recettes nécessaires pour financer la sécurité sociale et les services publics. La diminution des « charges » permet aux firmes d’augmenter leurs profits, mais sans que cela crée un avantage de compétitivité pour un pays par rapport à un autre. C’est le syndrome du Tour de France : la course au moins-disant social est à l’économie ce que le dopage est à la course cycliste. Se doper n’aura aucun impact sur le classement si tous les coureurs s’adonnent au même vice. En revanche, la santé du peloton s’en ressentira gravement. Pareillement, en réduisant les cotisations sociales et la taxation des profits des sociétés, les Etats se privent de moyens nécessaires pour garantir les conditions d’une prospérité partagée, sans gain de compétitivité ni d’emplois en contrepartie. Dans le cas de la Belgique, dont la stratégie repose sur une baisse structurelle des cotisations sociales et la limitation de la marge de négociation salariale (via la loi de 1996 sur la norme salariale), les cotisations et les impôts ont diminué de 47,3% à 44,5% du PIB entre 2014 et 2024. Cette baisse des recettes de 2,8 points de pourcentage du PIB correspond à une perte de recettes de 17,6 milliards EUR par rapport à 2014. Les mesures annoncées depuis lors par le gouvernement De Wever actuel entraîneront une nouvelle baisse de recettes de 7,9 milliards EUR entre 2025 et 2029 selon les estimations du Comité de monitoring. Cette nouvelle baisse sera responsable de 85% de la détérioration prévue du solde budgétaire [4]. Quant au « tax shift » opéré en 2015 par le gouvernement Michel, qui visait à alléger la pression fiscale sur le travail pour stimuler la compétitivité et l’emploi, il coûte cher à l’Etat belge, puisqu’il a coûté 8,8 milliards EUR en 2025 rien que pour les cotisations sociales (et près de 15 milliards si on inclut l’ensemble des réductions récurrentes) [5]. De même, le creusement du déficit public depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron en France en 2017 ne s’explique pas par une hausse des dépenses publiques, mais par une baisse significative des recettes, dont la baisse des cotisations sociales patronales est la principale cause avec la suppression de la taxe habitation [6]. Par conséquent, le déficit budgétaire qui justifie les mesures d’austérité budgétaire s’explique moins par un train de vie insoutenable que par la politique de réduction du coût du travail. Bien qu’inefficace et coûteuse, cette stratégie reste privilégiée, au risque de creuser les déficits budgétaires et de définancer la protection sociale sans créer d’emplois. Les trois décennies d’après-guerre avaient pourtant démontré que l’augmentation des salaires en fonction des gains de productivité et la croissance des dépenses sociales pour développer la sécurité sociale n’étaient pas incompatibles avec la création d’emplois. Au contraire, cela a soutenu le développement économique et mené au plein-emploi, notamment parce que des travailleurs en bonne santé et protégés par la sécurité sociale sont plus productifs. La crise de stagflation des années 1970, provoquée par les chocs pétroliers, puis le tournant néolibéral des années 1980 ont changé la donne. Contrairement au régime des Trente Glorieuses, le régime néolibéral ne reposait plus sur d’importants gains de productivité redistribués aux salariés, mais sur la déconnexion entre la (faible) productivité et les salaires, désormais considérés comme une charge pour la compétitivité des entreprises, au même titre que les prélèvements obligatoires nécessaires pour financer l’Etat-providence. Dans le contexte de la mondialisation néolibérale, le soutien à la demande intérieure risque d’alimenter les importations plutôt que la consommation domestique, tandis que les salaires élevés peuvent affecter la compétitivité des prix par rapport aux concurrents étrangers, d’autant que la délocalisation de la production industrielle vers les pays à bas salaires a mis les emplois industriels peu qualifiés sous forte pression. Autrement dit, « l’ouverture aux mouvements de marchandises et de capitaux déséquilibre le partage de la valeur ajoutée au détriment des revenus salariaux et de la dépense publique » [7]. Dans ce contexte, l’allègement des charges patronales, la modération salariale et la déréglementation du marché du travail sont devenus les priorités pour doper la compétitivité et l’emploi. Mais en vain et au prix de déficits budgétaires croissants et du sous-financement de la sécurité sociale. Réinvestir dans le travail plutôt que réduire son coûtUne politique efficace de création d’emplois privés implique de répondre aux besoins des entreprises en matière de débouchés et d’accès à une main-d’œuvre qualifiée et en bonne santé, aux technologies et aux infrastructures. Cela nécessite des politiques publiques cohérentes, tels que des investissements publics suffisants, une politique de salaires décents, l’utilisation de la commande publique au service des emplois locaux et des politiques commerciales permettant de protéger et soutenir les secteurs stratégiques créateurs d’emplois. Or l’Union européenne prône au contraire l’austérité budgétaire et salariale, la libéralisation des marchés publics et le libre-échange tous azimuts. Si la compétitivité des Etats peut s’appuyer sur celle des entreprises, elle ne doit pas se confondre avec elle. La compétitivité d’un pays représente « sa capacité à tirer un avantage de son intégration internationale dans le but d’améliorer sur le long terme le niveau de vie de l’ensemble de ses citoyens » [8]. Par conséquent, l’ouverture internationale ne doit pas être considérée comme une fin en soi, mais comme un moyen à maîtriser pour opérer une intégration stratégique au marché mondial. Quant aux salaires et aux cotisations sociales, ils ne doivent pas être considérés comme des « charges » à réduire, mais comme des instruments au service du pouvoir d’achat et de la cohésion sociale. En outre, les milliards gaspillés dans les réductions de charges seraient plus efficacement dépensés dans la création d’emplois dans les services de santé, d’éducation et des autres services d’intérêt général, ainsi que dans le financement de la sécurité sociale, qui est non seulement le moyen le plus efficace de réduire les inégalités et la pauvreté, mais aussi un facteur de productivité et un amortisseur des chocs sociaux causés par les crises économiques. A contrario, les politiques d’austérité et le démantèlement des systèmes de protection sociale nourrissent la fatigue démocratique qui met en péril les fondements de la démocratie libérale. |
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Cet article a été publié dans le magazine Imagine demain le monde, avril 2026. |
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Notes de bas de page [1] Carbonnier C., Toujours moins. L’obsession du coût du travail ou l’impasse stratégique du capitalisme français, La Découverte, 2025, p. 9. [2] Loc. Cit., p. 119. [3] Husson M., « La baisse de la part salariale à la source de la crise », in R. Savage et M. Husson, Salaire et compétitivité. Pour un vrai débat, Couleur Livres, 2013, p. 57. [4] Somers M., « Recettes en baisse, déficits en hausse : les revenus de l’État et de la sécurité sociale entre 2014-2019 », Minerva Paper 2025/11, octobre 2025. [5] Le tax shift de Charles Michel, dix ans après, continue de peser lourd sur les finances publiques - La Libre, https://www.lalibre.be/be... [6] La baisse des prélèvements obligatoires depuis 2017 responsable de la hausse du déficit public, selon l’OFCE, https://www.lemonde.fr/po... [7] Giraud P.-N., La mondialisation. Emergences et fragmentations, Sciences humaines Editions, 2008, p. 26. [8] Bellone F. et Chiappini R., La compétitivité des pays, La Découverte, 2016, p. 8. |
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URL : https://www.coalitionagainsthunger.be/Reduction-du-cout-du-travail-une |