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L'énergie au cœur des relations euro-africaines |
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La transition énergétique et l’accès à l’énergie étaient au cœur de l’agenda du Sommet UE-Afrique qui s’est tenu à Bruxelles les 17 et 18 février 2022. Sortir des énergies polluantes pour aller vers des énergies 100% renouvelables est un enjeu fondamental pour atteindre une société bas carbone d’ici 2050 au plus tard. Il soulève de nombreuses questions, à commencer par celle de la justice : comment permettre aux pays qui sont encore en train de se développer de se passer des énergies fossiles ? Comment veiller à ce que les contributeurs historiques de la crise climatique soient les moteurs de cette transition internationale ? Quels secteurs décarboner en premier lieu ? |
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Rebecca Thissen
23 février 2022
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Le secteur de l’énergie est le principal émetteur de gaz à effet de serre au niveau mondial. Il repose à l’heure actuelle encore majoritairement sur les énergies fossiles [1]. Cependant, si nous voulons respecter les objectifs de l’Accord de Paris, il faut tourner la page des énergies carbonées. En 2021, l’Agence internationale de l’énergie a ainsi affirmé pour la première fois que plus aucun investissement dans de nouvelles installations pétrolières ou gazières ni dans de nouvelles centrales à charbon n’est désormais compatible avec la décarbonation de notre société d’ici 2050 [2]. Cette situation ouvre une porte que certains intérêts tentaient délibérément de garder close : la question d’une transition énergétique juste au niveau international, et donc d’une sortie collective totale des énergies fossiles. Et ce, alors que de nombreux pays ont un besoin urgent d’accroître leur accès à l’énergie pour permettre le développement économique et social. Devenu incontournable, le dossier de la justice énergétique s’invite donc progressivement dans toutes les relations internationales. C’était d’ailleurs un des enjeux sur la table du sommet organisé entre l’Union européenne et l’Union africaine les 17 et 18 février derniers [3]. L’Inde et la Chine sous les feux des projecteurs à la COP26La question de la transition énergétique et de ses implications pour les pays du Sud est loin d’être neuve. Elle a néanmoins été remise en exergue lors de la COP26, qui se tenait en novembre 2021 à Glasgow [4]. Si on peut considérer la mention du charbon dans la déclaration finale du sommet comme une réelle avancée, son inclusion et surtout les termes employés ont soulevé de nombreuses tensions. En effet, dans les dernières heures de négociations, l’Inde, soutenue par la Chine, a exercé une forte pression diplomatique afin d’atténuer la formulation de l’accord final, qui appelait à une sortie (« phase out » en anglais) du charbon, au profit d’une réduction graduelle (« phase down »). Cet épisode a été largement commenté, beaucoup ayant critiqué l’attitude peu constructive des deux géants émergents. Cependant, si les commentaires et les analyses se sont surtout focalisés sur l’accord final, ils ont omis de prendre en compte la position d’une série de pays en développement au cours des deux semaines de négociations. Ces derniers ont martelé que si la mention des énergies fossiles devait être acceptée, il était impératif de nommer toutes les énergies fossiles, dont le pétrole et le gaz naturel, et pas uniquement le charbon. Le charbon sur la toucheCet épisode est à remettre dans un contexte plus large, qui est celui de la transition énergétique mondiale et plus précisément de la question de l’abandon du charbon, sous le prisme de la justice climatique. Le cas du charbon est un cas particulier dans le débat sur la transition énergétique et ce n’est pas un hasard s’il a été l’un des dossiers les plus brûlants de la COP26 [5]. Environ 44% des émissions mondiales proviennent actuellement de la combustion du charbon [6], qui émet par ailleurs, pour la même production énergétique, beaucoup plus de CO2 que le pétrole ou le gaz. Un consensus international se met graduellement en place sur la nécessité de mettre ce combustible fossile sur la touche. On l’aura constaté à plusieurs niveaux en 2021, que ce soit dans l’enceinte du G7 [7], du G20 [8] ou encore lors de l’Assemblée générale des Nations Unies, où la Chine, premier investisseur public mondial dans le charbon, a annoncé qu’elle ne construirait plus aucune nouvelle centrale à charbon à l’étranger [9]. Bien que les grandes puissances s’alignement progressivement sur la sortie du charbon, nul ne peut ignorer que cette dernière n’aura absolument pas les mêmes conséquences si on regarde du côté des pays en développement ou du côté des pays riches. Premièrement, bien que certains pays développés tels que les Etats-Unis, l’Allemagne ou la Pologne dépendent encore du charbon, c’est dans une bien moindre mesure que des pays tels que la Chine ou l’Inde, dont les mixes énergétiques reposent encore majoritairement sur ce combustible [10]. A titre d’illustration, on estime entre 13 et 20 millions le nombre de travailleurs et travailleuses qui dépendent des actifs du charbon pour leur subsistance en Inde. Ainsi, la mention de l’unique charbon dans la décision finale de Glasgow, et non des autres énergies fossiles, implique des conséquences financières et sociales bien plus importantes pour les pays émergents asiatiques que pour les pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Par ailleurs, dans le cadre des négociations internationales, les pays en développement se retrouvent dans les faits à devoir prendre ou respecter les mêmes engagements que les pays développés, comme celui d’atteindre un pic rapide de leurs émissions. Cependant pays développés et en développement ne se trouvent pas dans la même situation : ce sont les pays riches qui ont émis le plus historiquement (notamment à cause d‘un développement rapide basé sur le charbon), qui ont également accès à de vastes ressources financières et à des alternatives énergétiques au charbon. En outre, faut-il le rappeler, le dérèglement climatique est le résultat des émissions cumulées de gaz à effet de serre au fil du temps. Un quart des émissions totales depuis le début de l’ère industrielle jusqu’à aujourd’hui provient des États-Unis et presque autant de l’Europe. Alors que parallèlement à peine 3 % des émissions cumulées sont issues de l’Inde ou même du continent africain entier [11]. Ainsi, la position prise par l’Inde à la COP26 met en évidence les conséquences concrètes de l’injustice climatique, qui crispe les relations entre pays et rend de plus en plus compliquée la mise d’une diplomatie climatique ambitieuse et cohérente. Des responsabilités communes mais différenciéesTout un pan de la solution repose sur le concept de responsabilités communes mais différenciées et sur le principe d’équité. Les inégalités en termes de responsabilités mais aussi en termes d’impacts et de capacité doivent être prises en compte dans la manière dont on atteint collectivement une société bas carbone d’ici à la moitié du siècle. La première étape revient à ce que les pays les plus riches réduisent drastiquement, sans détour ni fausse solution, leurs émissions de gaz à effet de serre [12]. Ensuite, il faut reconnaître que la transition énergétique au niveau mondial est un problème aussi bien financier que technique. D’une part, les pays riches se sont engagés en 2009 à fournir 100 milliards de dollars par an dès 2020 aux pays à faible et moyen revenu, via le mécanisme du financement climat international. Non seulement cet engagement n’a pas été respecté [13], mais il est largement inférieur aux besoins. C’est assez frappant lorsqu’on compare ce montant aux quelques 1 000 à 2 000 milliards de dollars d’investissements nécessaires sur base annuelle dans les énergies propres dans les pays en développement et les économies de marché émergentes pour décarboner l’économie d’ici 2050 [14]. En parallèle, les investissements dans les énergies propres dans ces pays n’ont atteint que 150 milliards de dollars l’année dernière [15]. Ainsi, alors qu’ils représentent deux tiers de la population mondiale, de nombreux pays en développement sont encore loin d’avoir accès aux financements dont ils ont besoin pour effectuer une transition rapide et juste vers une économie décarbonée. C’est sans compter les besoins colossaux en matière d’adaptation et de pertes et préjudices, qui sont des priorités de longue date pour ces pays. D’autre part, il est essentiel que des mécanismes de transfert de technologies et de renforcement de capacité se mettent en place, dans une approche égalitaire afin de permettre de trouver des solutions adaptées et justes pour les cas de figure où la transition énergétique rencontre le plus d’obstacles. Dans ce contexte, il est important d’acter que les solutions qui fonctionnent ou fonctionneront pour l’Union européenne, le Japon ou les Etats-Unis, ne sont nécessairement adaptées à la réalité des pays en développement. L’(accès à l’) énergie au cœur des relation euro-africainesLes 17 et 18 février s’est tenu un sommet entre l’Union européenne et l’Union africaine. Un des dossier clés de cette rencontre concernait l’énergie et plus précisément la question d’une transition énergétique juste et de l’accès à l’énergie. Cette priorité n’est pas surprenante quand on sait sur les 840 millions de personnes n’ayant pas accès à l’électricité dans le monde, 600 millions vivent en Afrique subsaharienne [16]. En parallèle, la consommation moyenne d’électricité par habitant dans les pays développés de l’OCDE [17] est plus de 50 fois supérieure à celle de l’Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud). Par ailleurs, 900 millions de personnes en Afrique n’ont pas la possibilité d’utiliser une énergie propre pour cuisiner. Ce déséquilibre profond a été mis en avant par les représentants de l’Union africaine, qui souhaitent que l’Union européenne prenne conscience des réalités africaines en matière d’énergie et du peu de responsabilité que le continent porte dans la crise climatique actuelle (seulement 4% des émissions actuelles sont imputables à l’Afrique alors qu’elle regroupe 17% de la population mondiale). Le président sénégalais de l’Union africaine, Macky Sall, a ainsi mis en avant le besoin de flexibilité dans la transition énergétique (notamment via des énergies de transition comme le gaz) mais aussi de solidarité dans le développement des nouvelles infrastructures durables, génératrices d’emplois décents et pérennes. Plus de soixante organisations issues de la société civile africaine et européenne ont également publié une lettre rappelant l’importance de politiques conjointes centrées sur les populations et le développement, mettant les droits humains au cœur de leur élaboration [18]. Elles demandent notamment à l’Union européenne de faire du Pacte vert européen un levier de diplomatie internationale, qui renforce les partenariats euro-africains et œuvre pour faire de la COP27 une COP inclusive, axée sur les besoins des pays les plus impactés par les changements climatiques. Cohérence, justice et solidaritéPlus que les discussions sur les objectifs et les horizons de temps dans lesquels nous allons les atteindre, c’est la manière dont nous allons décarboner notre économie qui devient désormais une pierre d’achoppement. Et à raison : les questions d’accès à l’énergie et de précarité énergétique de millions personnes, à commencer par les habitants des régions les plus pauvres, sont un des piliers de la justice climatique. Sortir des énergies fossiles est un objectif collectif qui doit être guidée par des principes de cohérence (en lien avec la logique de l’Agenda 2030) mais aussi de justice et de solidarité. |
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Notes de bas de page [1] Agence Internationale de l’Energie (2021), « Key world energy statistics 2021 ». Disponible sur : https://www.iea.org/repor... [2] Agence internationale de l’Energie (2021), « Net Zero by 2050 ». Disponible sur : https://www.iea.org/repor... [4] THISSEN R. (2021), Bilan COP26 : les plus vulnérables à nouveau sur le banc des oubliés. Disponible sur : https://www.cncd.be/COP-2... [5] THISSEN R. (2021), « COP26 : Tempête ou éclaircie en vue ? » [6] Agence Internationale de l’Energie (2021), ‘Coal : Analysis and forecast to 2024 ». Disponible sur : https://iea.blob.core.win... [12] R. THISSEN (2021), « Rapport du GIEC ou comment rendre la politique du « business as usual » inaudible ». Disponible sur : https://www.cncd.be/Rappo... [13] OCDE (2021), Climate Finance Provided and Mobilised by Developed Countries : Aggregate Trends Updated with 2019 Data. [15] Agence Internationale de l’Energie (2021), « Key world energy statistics 2021 ». [16] Banque Mondiale (2021), « Tracking SDG 7 : The energy progress report ». [17] Banque Mondiale (2014), Electric power consumption (kWh per capita) - OECD members. Disponible sur : https://data.worldbank.or... |
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URL : https://www.coalitionagainsthunger.be/L-energie-au-coeur-des-relations |