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Face aux crises multiples, le Burundi dans l’attente de réformes |
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Même si la sécurité générale s’est améliorée, d’importantes préoccupations en matière de droits humains persistent au Burundi, et les conflits politiques de fond ne sont toujours pas résolus. De nombreux habitants ont fui et se sont déplacés dans d’autres régions du pays ou réfugiés dans des camps dans les pays voisins. Les tensions politiques sont aggravées par la détérioration des conditions de vie : le Burundi enregistre en effet des taux de malnutrition et de pauvreté parmi les plus élevés au monde, accentués ces dernières années par les effets du réchauffement climatique. |
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Géraldine Dezé
10 septembre 2020
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De l’empreinte coloniale à nos joursEn 1962, la colonie belge du Ruanda-Urundi, qui réunissait les territoires du Rwanda et du Burundi actuels, se scinde en deux : c’est l’indépendance, qui voit la naissance du Burundi comme Etat internationalement reconnu, et dont les deux principales communautés sont les Hutus et les Tutsis. Ces derniers ont été favorisés par les Allemands puis les Belges pendant la période coloniale ; ce qui a exacerbé les tensions entre ces deux groupes, qui parlent pourtant la même langue. Le pays passe alors par plusieurs régimes, mais reste dominé par un parti à dominante tutsie, l’UPRONA, et est marqué par des massacres interethniques récurrents. Le 9 mars 1992 marque le rétablissement du multipartisme par référendum populaire, ainsi que la création du parti FRODEBU (Front pour la démocratie au Burundi). Melchior Ndadaye, Hutu, deviendra en 1993 le premier Président démocratiquement élu depuis l’indépendance. Il nomme une femme tutsie Première ministre et incarne l’espoir d’une réconciliation nationale. Mais il est assassiné 103 jours plus tard, lors d’un coup d’Etat. Cette fois, le Burundi bascule dans la guerre civile et des milliers de Burundais fuient dans les pays voisins. Des responsables politiques hutus se radicalisent et entrent en rébellion. Ils fondent le Conseil national pour la défense de la démocratie (CNDD-FDD), dont est issu Pierre Nkurunziza. En 1996, Pierre Buyoya, déjà président entre 1987 et 1993, revient à la tête du pays [1] et entame des négociations avec les groupes rebelles. Ces négociations aboutissent le 28 août 2000, sous l’égide de Nelson Mandela, aux accords d’Arusha qui annoncent la fin de la guerre civile. Le bilan de cette guerre s’élève à au moins 300 000 morts et 800 000 personnes exilées. Le texte d’Arusha pose des garde-fous pour stabiliser le pays : le pouvoir est équitablement partagé entre Hutus et Tutsis, grâce à des quotas dans l’administration publique et les forces de sécurité ; les ex-rebelles intègrent alors l’armée nationale. Le CNDD-FDD devient un parti politique et son leader, Pierre Nkurunziza, est élu président par le Parlement post-transition et obtient la reddition de la plupart des derniers groupes rebelles. C’est à nouveau lui qui s’impose à la tête du Burundi lors de la présidentielle de 2010, cette fois via le suffrage universel. Une partie de l’opposition dénonce des fraudes massives et des violences post-électorales qui font une dizaine de morts [2]. En avril 2015, au cours de son Congrès, le CNDD-FDD nomme une nouvelle fois Pierre Nkurunziza pour le représenter lors des élections présidentielles prévues le mois suivant. Ceci déclenche la colère de manifestants dans la capitale et déchaîne contre lui des membres de la société civile, de l’Eglise catholique et des opposants. Les contestataires dénoncent une violation de la Constitution et des Accords d’Arusha qui limitent à deux le nombre de mandats présidentiels. Pierre Nkurunziza, lui, considère n’avoir été élu par le peuple qu’une seule fois (en 2010) et refuse de retirer sa candidature. Il est réélu le 21 juillet 2015 lors d’un scrutin boycotté par l’opposition. En mai 2020 se tiennent de nouvelles élections présidentielles, législatives et municipales malgré la pandémie du Covid-19. Au pouvoir depuis 15 ans, le président Pierre Nkurunziza ne se représente pas, demeurant toutefois « le guide suprême éternel » de son parti. Il passe la main à son dauphin, Evariste Ndayishimiye, qui s’oppose à Agathon Rwasa. Avec plus de 68% des voix, Evariste Ndayishimiye l’emporte dès le premier tour, ce qui aurait dû conduire, sans la mort subite de Pierre Nkurunziza le 8 juin 2020, à la première passation de pouvoir démocratique du pays depuis l’indépendance 58 ans plus tôt. Même si la situation politique au Burundi s’est légèrement stabilisée depuis 2017, elle reste fragile. La situation des réfugiés burundais et l’urgence humanitaire aux oubliettesDepuis la flambée de violence qui a eu lieu en 2015 au Burundi, la situation dramatique des réfugiés burundais est en train de chuter au bas de la liste des priorités de la communauté internationale, de telle sorte que « le plan de réaction en faveur des réfugiés burundais est celui qui a été le moins financé au niveau mondial » [3] : en 2018, le Haut-Commissariat aux Réfugiés et ses partenaires n’ont reçu que 33% des 391 millions de dollars demandés pour venir en aide aux réfugiés burundais [4]. On estime actuellement à au moins 383 000 le nombre de réfugiés burundais dans les pays voisins [5] : ils se trouvent principalement en Tanzanie (204 000), au Rwanda (69 000), en République démocratique du Congo (42 000) et en Ouganda (34 000), où ils dépendent de l’aide internationale pour subvenir à leurs besoins essentiels [6]. La Tanzanie a lancé un plan de retour volontaire pour ces personnes en septembre 2017, à la suite des résolutions de la Commission tripartite entre le Burundi, la Tanzanie et le HCR. Depuis lors, environ 80 000 Burundais sont rentrés dans leur pays d’origine. Bien que le Burundi Regional Refuges Response Plan [7] du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés indique que les personnes rapatriées n’ont fait l’objet « d’aucune forme de discrimination dans l’exercice de leurs droits en raison de leur statut de rapatriés » [8], certaines ont néanmoins fait « l’objet de violations des droits humains et ont été ciblées en raison de leur association réelle ou perçue avec des groupes d’opposition » [9]. De plus, la plupart sont confrontées à des défis urgents de réintégration socio-économique : « 21 % des ménages rapatriés n’ont peut-être pas accès aux soins de santé, 7 % des ménages rapatriés n’ont pas accès à l’eau, 12 % des réfugiés rapatriés n’ont pas de terre et n’en avaient pas avant de demander l’asile, et 6 % n’ont pas accès à la terre à leur retour bien qu’ils aient eu accès à la terre avant de fuir le Burundi, ce qui fait qu’au total 18 % des rapatriés n’ont pas de terre après leur rapatriement » [10]. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) estime que les catastrophes naturelles représentent 80% des déplacements internes [11] au Burundi : selon le dernier Displacement Tracking Matrix, plus de 40 000 personnes ont été déplacées, principalement dans la province de Bujumbura, en raison des inondations causées par les pluies torrentielles d’avril dernier et la montée des eaux du lac Tanganyika, ce qui porte le nombre total de personnes déplacées en interne à 117 239 [12]. Dans le cadre de la consolidation de la paix et de la relance de la reconstruction socio-économique du pays, le gouvernement s’est doté de trois instruments importants : les Cadres stratégiques de croissance et de lutte contre l« la Vision prospective Burundi 2025 », ainsi que le Plan national de développement (PND 2018-2027). De plus, dans son rapport de priorisation des ODD au Burundi (2016-2030), le gouvernement a fait de la lutte contre le dérèglement a pauvreté (CSLP I et CSLP II) en 2006, le Cadre stratégique pour la consolidation de la paix (CSCP) en 2007 et climatique et de la lutte contre la pauvreté ses priorités.
Promouvoir l’intégration, la durabilité et l’efficacité dans l’agricultureEn 2018, le pays est classé 185e sur 189 de l’indice de développement humain [13], il compte 10 millions d’habitants, dont la moitié a moins de 15 ans [14]. Il est actuellement le deuxième pays avec la population la plus dense du continent africain. La convergence des crises politique, économique et climatique a provoqué une hausse de l’insécurité alimentaire pour la population. Selon le Global Hunger Index, en 2014, le pays présentait le niveau de malnutrition le plus élevé des 76 pays les plus pauvres du monde [15], 65 % de la population burundaise vivant sous le seuil de pauvreté, et 1,7 million de personnes étant en situation d’insécurité alimentaire grave [16]. Autre triste constat : 45,5 % des ménages burundais étaient en situation d’insécurité alimentaire en 2017, un chiffre qui arrive à 48,8 % en milieu rural [17]. Pourtant, selon la FAO, le Burundi dispose de tous les facteurs qui pourraient rendre l’investissement agricole profitable : le pays a le potentiel pour être autosuffisant en matière de production alimentaire, en comptant sur des atouts tels que des pluies abondantes, une importante population agricole, un réseau étendu de lacs et de rivières, et l’expansion possible du marché régional et international [18]. Le secteur agricole représente 80 % de l’activité économique, rapporte peu de revenus et est principalement basé sur une production de subsistance, contribuant jusqu’à 40 % du produit intérieur brut [19]. En soutien à la croissance agricole durable, de multiples projets visant à intégrer et renforcer les moyens de subsistance des populations voient le jour. Ils sont portés par la société civile burundaise [20], avec l’appui d’ONG internationales et de l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO). Ces projets s’appuient sur des écoles d’agriculture de terrain pour aider les communautés à mieux gérer leurs terres et à améliorer leurs moyens de production alimentaire et leur nutrition, et de lutter contre l’érosion des sols. D’autres visent l’apprentissage de techniques de production agroécologiques et de construction de maisons durables en matériaux locaux. Toutefois, il existe d’importantes disparités selon le genre : plus de 90% des femmes travaillent dans l’agriculture, contre 75% des hommes, et elles sont moins de 4% à avoir un emploi rémunéré dans le secteur non agricole [21], bien que des progrès notables aient été réalisés en matière de participation des femmes à la vie politique. Une représentation féminine en croissance depuis la fin de la guerre civileSur le plan institutionnel, le Burundi semble décidé à améliorer les rapports hommes-femmes dans l’arène politique : la Constitution de 2005 fixe à au moins 30% la représentation féminine à l’Assemblée nationale et au Sénat [22] et les femmes étaient effectivement présentes dans le gouvernement à hauteur de 38% en 2018. Par conséquent, le pays s’est hissé parmi les cinq meilleurs élèves africains [23]. L’égalité entre les sexes constitue l’un des principaux axes d’intervention de l’Etat burundais : il s’agit entre autres de la Politique nationale genre (2012-2025), du Guide d’intégration du genre dans le Programme national de réforme de l’administration publique, de la création du ministère de la solidarité nationale, des droits de la personne humaine et du genre, ou encore de la prise en compte du genre comme conditionnalité des partenaires du pays pour leur aide au développement [24]. Dans le secteur de l’éducation, l’introduction d’un enseignement primaire gratuit en 2005 a abouti à des progrès en matière de parité, en portant l’indice de parité des sexes dans l’enseignement primaire à 0,99 [25]. Mais sur le terrain, les organisations de la société civile (OSC) restent confrontées à des difficultés qui limitent leurs actions, comme la prééminence de certains facteurs culturels, l’analphabétisme prononcé chez les femmes ou la culture politique de résignation. L’État et les OSC burundaises ont bénéficié de l’appui de plusieurs partenaires techniques et financiers dans le domaine du développement en général et de la prise en compte du genre en particulier, qui ont contribué à mieux positionner les OSC actives dans la promotion de la femme ou à procéder à la relecture de certains codes (Code pénal et Code de la famille) [26]. Des actions qui sont possibles, plus ou moins sans entraves, notamment en partant de lois existantes, et en tentant d’élargir progressivement le champ d’intervention de ces acteurs de terrain. ConclusionL’histoire du Burundi est jalonnée de violence, perpétrée dans l’indifférence quasi générale. Malgré certaines améliorations constatées, le Burundi fait face à une crise multidimensionnelle qui se traduit notamment par une dégradation continuelle de la sécurité alimentaire et des moyens de subsistance des populations. Le pays est encore confronté à des facteurs culturels en matière de genre, même si l’on observe une croissance de la représentation de la femme en politique. Suite aux crises politiques qu’il traverse, le Burundi est mis au ban de la communauté internationale, dont l’aide est très largement suspendue. En effet, les accords de coopération entre la Belgique et le Burundi arrivent à échéance en 2021. Si l’aide publique au développement n’est pas la panacée, elle est un outil cependant particulièrement efficace dans les contextes fragiles et pauvres qui ne parviennent pas à mobiliser assez de financements via la mobilisation de ressources domestiques. Elle est donc plus indispensable que jamais dans ce pays et doit être sérieusement augmentée pour avoir un réel impact. |
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Notes de bas de page [1] Pierre Buyoya a été porté à la présidence suite à un coup d’Etat. [2] Laroque, A., Historiographie et enjeux de mémoires au Burundi. Histoire. Université Panthéon Sorbonne - Paris I, 2013. Français. [3] Commission européenne, Burundi : Protection Civile et Operations d’Aide Humanitaire Européennes, 25 mars 2020. [4] UNHCR, Burundi Regional Refugee Response Plan, January 2019-December 2020. [5] UNHCR, Operational portal refugees situations, chiffres mis à jour le 20 juillet 2020. [6] Ibidem. [7] UNHCR, Burundi Regional Refugee Response Plan, January 2019-December 2020, p.53 [8] Ibidem. [9] Ibidem. [10] Ibidem. [11] Ibidem. [12] OCHA, Humanitarian Responses, Burundi : Apperçu Humanitaire, 8 mai 2020. [13] PNUD (2018), Indices et indicateurs de développement humain, mise à jour statistiques. [14] Burundi : Enquête démographique et de Santé 2016-2017, Rapport de synthèse. [15] IFPRI (2014), Global Hunger Index. [16] FAO (2019), Burundi : Plan de réponse humanitaire. [17] OCHA (2017), Humanitarian Response, Rapport d’Analyse de la sécurité alimentaire en situation d’urgence (EFSA). [18] FAO (2019), Burundi : Plan de réponse humanitaire. [19] Banque Mondiale, Burundi - Vue d’ensemble, mise à jour du 11 novembre 2019 [20] Voir le site du partenaire du CNCD-11.11.11, le FOPABU : http://fopabu.org/fr/welc... [21] OCHA, Humanitarian Responses, Burundi : Apperçu Humanitaire, 8 mai 2020. [22] Ibidem. [23] Berthaud-Clair, S., « La forte présence des femmes dans les Parlements africains n’est pas une garantie de changement », Le Monde, 28 novembre 2018. Le gouvernement actuel compte cinq femmes sur quinze ministres. [24] Erick-Bayard Rwantango, « Burundi : la représentation de la femme dans les instances de la prise de décision », KBA – FONCABA, nd. [25] Voir article de l’UNICEF à l’adresse www.unicef.org/education/... (en anglais uniquement) [26] Groupe de la Banque Africaine de Développement (2011), op.cit., p. 23. |
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